Le Spectacle, tel que l’a créé la Renaissance, c’est l’étrangeté au monde (du vivant) de la pensée occidentale (Hegel : comprendre conceptuellement, c’est tuer et garder le cadavre) + la visualité (mais ipso facto pervertie) de la pensée antique. Du coup, faire remarquer que le concept du chien ne mord pas (et qu’il n’a même pas le poil soyeux) expose désormais aux railleries.
Ainsi, on ne peut aujourd’hui que se faire taxer de maniaque du paradoxe en mal d’attention, quand on
fait remarquer que la Russie (non seulement nominalement, du fait de la fiction juridique « opération spéciale », mais même objectivement) n’est actuellement pas en guerre. Ou alors, métaphoriquement, un peu comme on parle de « guerre des gangs » au Mexique ou aux USA. Pour autant, l’Etat mexicain et l’Etat américain ne sont pas en guerre.
C’est l’occasion de rappeler qu’il existe un concept « guerre », doté, comme tout concept, de sa définition (logique, c’est-à-dire discursive, et non visuelle). Ce qui définit la guerre, ce n’est pas l’effusion du sang, les images de réfugiés faméliques etc. (que les règlements de comptes mafieux produisent aussi très facilement), mais l’implication de sujets souverains, c’est-à-dire d’Etats, s’agressant mutuellement en vue de la réalisation d’objectifs qu’on décrirait, en d’autres circonstances, comme diplomatiques.
Et c’est bien là que le bât blesse. Admettons qu’on considère l’entité kiévienne comme un Etat de plein droit (en dépit des doutes à ce propos qui caractérisent depuis longtemps le discours… du pouvoir russe, justement). Jusque-là, la définition serait alors vérifiée (dans le sous-type, affirmé au XXe siècle, du « conflit asymétrique »). Mais quid des buts de guerre ? Au cours des 2-3 premières semaines de l’opération, la Russie semblait, sans l’avouer, en avoir un qui mérite ce nom (provoquer un changement de régime, qui aurait d’ailleurs été légitime, mais que son intervention a probablement empêché plutôt que favorisé). A partir du réalignement sur la ligne de front du Donbass, en revanche, on ne voit plus du tout comment, dans tout scénario rationnel (excluant, donc, des issues cinématographiques, comme la vitrification de Kiev ou de Moscou, la déportation en Sibérie de 5 millions d’ukrainiens, ou que sais-je), l’un ou l’autre des belligérants pourrait gagner ou perdre. Le Kremlin a certes fait mine de répondre à la question, sous la forme d’un charabia idéologique que personne ne pourra jamais traduire en langage stratégique intelligible : « dénazifier », en l’espèce, ça veut dire quoi ? Quand est-ce qu’on sait qu’on a terminé sa « dénazification » ? Quand le dernier salon de tatouage kiévien spécialisé en soleils noirs met la clé sous la porte ? « Démilitariser » sans occuper aussi « l’Ukraine résiduelle » tenue par la junte, ça se passe comment ? Et une fois qu’ils sont tous réfugiés du côté polonais de la frontière ? On bombarde aussi la Pologne, chef ? Et dans ce cas, pourquoi ne pas le faire dès le début ? Où est passé le grand stratège des bastons de Piter, qui t’expliquait qu’il faut toujours frapper le premier quand la confrontation est inévitable ?
Cette pseudo-guerre, n’ayant jamais réellement commencé, durera donc aussi longtemps que nécessaire au Spectacle qui couvre les arrières du déclassement final de l’Europe. Tous les autres acteurs, à divers degrés, y gagnent : l’Asie obtient enfin à un prix raisonnable ( + son pourliche sur la « dérussification » des énergies livrées à l’Europe) l’énergie russe qu’elle payait jusqu’ici anormalement cher du fait d’une rente de situation de l’Europe, que les réalités productives ne justifiaient plus. L’Amérique va rejouer son grand classique d’accueil humanitaire de tous les capitaux (y compris humains) fuyant les zones où elle a mis le feu. Le cul un peu coincé entre Davos et Huston, l’immunodéficient BoJo, tenté de chercher à transformer la pseudo-guerre en vraie guerre, a quitté la scène, laissant ses amis balto-polonais une fois de plus holding the bag, avec l’Allemagne national-khmer-vert en embuscade à Dantzig, qui parle déjà (vieille habitude) de « solidarité européenne » (oui, voilà : celle qu’ont longtemps espérée les Grecs). Le sort de tous ces participants est scellé.
Reste à savoir ce que va devenir la Russie. J’y reviendrai.
On jette volontiers la pierre (et, il faut bien le dire, souvent par antisémitisme) à ce pauvre Zelensky, acteur (d’ailleurs plutôt comique que tragique, initialement) égaré sur la scène de l’Histoire. Tout en comprenant aisément cet énervement, je me dois de relativiser un peu les choses par une mise en perspective.
Zelensky, qu’on accuse à raison de l’organisation, contre son propre peuple, d’une « guerre sale », n’est que la répétition parodique de figures pour lesquelles ses détracteurs occidentaux affichent généralement un grand respect, comme cette crapule de Clémenceau. Le fait que, pour triompher de « l’opération spéciale » de Guillaume II, il ait fallu, côté français, fusiller un bon nombre de ces « braves poilus » trop peu enthousiastes pour servir de farce à la moulinette à viande prussienne en dit assez long sur le caractère démocratique (« propre ») de cette guerre à laquelle nous avons élevé de fort pédagogiques monuments dans tous les villages de France, et explique un peu la gêne de tant de nos grands souverainistes devant ce zelenskysme qui n’est que la caricature galicienne de l’est (Sacher Masoch) de leur propre inhumanité.
La guerre propre, c’est la guerre médiévale idéalisée, le duel de chevaliers assumant pleinement un risque mortel (typiquement hégélien) qui est à la source à la fois de leur statut social (inégalitaire) et de leur fierté personnelle. Comme l’avait bien vu Céline, aussi bien que Kojève ou Jünger, l’entrée de l’Occident en paradigme démocratique (« 3e Occident », dans la terminologie que j’expose dans Køvíd) rend inévitable la transformation de toute guerre en guerre civile, donc sale. Paradoxalement, les seuls à jouer à la guerre propre en ce moment sur le territoire de feu la RSS d’Ukraine, ce sont les volontaires caucasiens (principalement tchétchènes dans les deux camps, mais avec aussi quelques géorgiens côté kiévien, et les abkhazes des milices républicaines pour leur faire face), culturellement arriérés dans une sorte de féodalisme historiquement (dé)congelé, qui exterminent à regret les malheureux trioufons slaves jetés en travers de leur route, n’ayant en réalité qu’une hâte : se retrouver au plus vite face à leurs homologues à nez aquilin locuteurs de langues ergatives, pour prolonger avec eux des traditions de raid et de duel aussi anciennes que l’épopée des Nartes. Leur présence (modeste, mais numériquement disproportionnée par rapport à la démographie de ces petits peuples anémiques du Caucase) sur ce champ de bataille si éloigné de leurs vallées natales en dit d’ailleurs assez long sur le pouvoir mobilisateur réel des utopies démocratiques (que ce soit le « rêve ukrainien » brun-rose de Zelensky ou le viagra « verticale du pouvoir » que nous vend le néo-soviétisme sénile de Poutine) auprès des Slaves de l’est, lesquels, comme les Hongrois, ne rêvent en réalité massivement que d’une seule chose : pouvoir enfin devenir des allemands de seconde catégorie, utilisateurs de AirBNB de la côte adriatique, et se casser triomphalement, vers de nouvelles aventures low-cost, avec les serviettes et le gel douche fournis par le proprio.
Un détail de la Troisième Guerre mondiale en cours (qu’il serait, à vrai dire, plus exact de nommer « première », et qui risque d’ailleurs aussi d’être la dernière – mais passons) qui ne manquerait pas d’intéresser les historiens des idées, s’il en restait, c’est le rôle des mathématiques.
Mon propre réveil hérétique, datant de début avril, est dû à une étude statistique que j’ai alors menée sur les chiffres (officiels !) de la mortalité dite covidienne, en regard notamment de l’espérance de vie des diverses populations. Le détail intéressant, c’est que, quoiqu’assez bon en arithmétique, je ne suis pas mathématicien. Et qu’il n’est d’ailleurs pas nécessaire de l’être pour démasquer l’arnaque de la mortalité dite covidienne (des opérations arithmétiques simples suffisent largement). Mais allons plus loin : ce n’est pas que la maîtrise des mathématiques modernes (comprendre : spécifiquement occidentales) n’est pas nécessaire à cette prise de conscience, mais que, à vrai dire, elle l’inhibe.
J’ai en effet vu de nombreux observateurs, plus versés que moi en mathématiques, sombrer dans les calculs absurdes du mage Ferguson, les « aplatissements de courbe » et autres niaiseries dont on rirait aujourd’hui de bon cœur, si elles n’étaient pas tellement meurtrières.
Le plus intéressant, c’est que Spengler (si daté dans d’autres domaines) avait, il y a cent ans, prévu par le menu les raisons de cette dissonance cognitive. A la différence des mathématiques antiques et « arabes » (comprendre : chrétiennes), dont le bon sens populaire continue à se servir parce qu’elles restent les seules applicables à la vie quotidienne, les mathématiques spécifiquement occidentales (à partir du calcul intégral) n’ont pas pour objet la description du réel (même bordé, à titre de limite, d’un zéro arabe – cache-sexe de l’infini), mais sa modélisation. Or, bien évidemment, le réel n’est pas en soi un produit industriel susceptible de modélisation. Mais les mathématiques occidentales ne s’en soucient guère, étant donné qu’en réalité, elle nient le réel, et décrivent/quantifient, sous le nom de « nature », l’imaginaire – dans lequel l’espèce humaine, comme espèce animale, par définition, ne vivra jamais. En ce sens, d’un point de vue antique ou chrétien, on peut dire que l’Occident quantifie la poésie et poétise la science. La démocratisation de cette culture élitiste et antihumaine, au-delà des cercles de recherche fondamentale où elle a pris naissance, jusqu’aux tous petits influenceurs numériques de notre époque, traduit et opère la perte de contact de la culture occidentale d’avec la réalité de l’espèce. Evidemment, cette démocratisation a ses limites. Mais ces limites sont elles-mêmes très inquiétantes : face à la minorité des calculateurs intégrants, est apparue une majorité de zombies (les moutons qui font confiance à cette « élite » culturellement allogène de loups) ; majorité devenue, elle, incapable même du maniement de la modeste arithmétique antique. Cette polarisation a – comme le remarquait le même Spengler – son équivalent dans l’évolution musicale : musique sérielle et autres sudokus sonores pour la minorité des masturbateurs cérébraux shootés au LSD – techno pour le troupeau. Les uns ont fait confiance au mage Ferguson. Les autres (et notamment une énorme majorité de « femmes émancipées ») se contenteront de quelques memes et slogans catastrophistes, qui auraient pu faire rire des plébéiens analphabètes de la Grèce antique. La peste noire qui passe inaperçue pendant six mois à l’âge du vol supersonique, il ne suffit pas d’être idiot pour y croire : ça demande une faille de logiciel, une erreur systémique capable de planter même des processeurs assez puissants. Cette erreur systémique (du point de vue de l’espèce humaine) s’appelle l’Occident (désormais, rappelons-le, mondial).
Le phénomène actuel (vendu par les presstitués tantôt sous le nom d’« inflation » – alors même qu’il ne correspond en rien à la description économique de l’inflation classique, soit l’inflation « de surchauffe » – tantôt sous celui de « pénurie ») est une opération de guerre hybride oligarchique conçue selon le principe win-win, récurrent dans les stratégies davosiennes : pile, ils gagnent, face, tu perds. N’oublions pas que Schwab est, à la ville, prof de management à l’Université de Genève.
Pile : l’euro résiste, grâce à la « rigueur » (un peu aidé aussi par un QE américain que Biden ordonnera dès le lendemain des mid-terms s’il conserve le contrôle des assemblées), et c’est le scénario « plénuries ». Dans ce cas, Davos frappe de plein fouet une de ses cibles prioritaires : les propriétaires immobiliers, qui, pour une bonne part, seront bien obligés de devenir locataires pour pouvoir payer les notes et les factures. Dans ce scénario, le proprio en chef qu’est l’Etat subit d’ailleurs le même sort, dans la mesure où la perpétuation du Ponzi passera probablement par l’acceptation du système de dette perpétuelle proposé (entre autres) par Soros, et qui fera officiellement des Etats formellement démocratiques les vassaux d’une néo-féodalité mondiale des usuriers. C’est le scénario « de droite », puisqu’il permet de continuer localement à jouer au suffrage universel, au pluralisme bidon etc.. Tant que le loyer est payé à temps, t’as le droit de considérer, sur certains réseaux sociaux, qu’il y a trop de ceci ou pas assez de cela dans les técis ou dans les médias, au choix. C’est un scénario de transition lente vers le collectivisme, dans lequel les prepers bien droits dans leur BAD pourront continuer pendant quelques années à s’imaginer qu’à force de bouffer du riz entreposé en 2019, ils vont finalement pouvoir léguer une propriété à leur descendance (au demeurant imaginaire dans la plupart des cas, et bien fliquée quand elle existe).
Face : l’euro explose, et c’est la voie royale vers le « sauvetage » via le revenu universel versé sous forme de jetons numériques de forme CBDC, d’où contrôle des changes, crédit social, et donc finalement réalisation de l’utopie néo-bolchévique davosienne. C’est un scénario « de gauche », puisque qu’il ne ménage pas l’illusion des blancs vertueux qui pensent pouvoir « traverser la tempête » à force de trimer et de manger des pâtes. C’est aussi le scénario léniniste, donc violent, puisqu’il imposera a priori une répression féroce contre ces mêmes réfractaires, quand ils seront pris de tentations sécessionnistes. Il n’a probablement pas la préférence des Davosiens, qui se rendent bien compte que la machine pourrait très vite glisser. Mais l’évolution immanente du système pourrait tout de même imposer son adoption.
Dans les deux cas, les principaux perdants sont les retraités et autres bénéficiaires de pensions, qui ne sont pas en position de renégocier (comme beaucoup d’actifs) leurs revenus à la hausse, et/ou de s’expatrier. Le bon berger Attali leur explique d’ailleurs depuis longtemps qu’ils coûtent trop (lui, non) à une « société » (comprendre : le cheptel, propriété de sa caste) à laquelle ils ne rapportent plus rien. Cela ne les a pas empêchés de voter Macron, Scholz et autres Draghi, pour « sauver l’euro » qui sera leur fosse commune. Le coup de grâce que leur prépare l’apôtre Malleret (qui a déjà, par le passé, contribué à l’euthanasie du retraité soviétique) sera donc, pour beaucoup d’entre eux, amplement mérité.
Modeste Schwartz