C’est tout de même fascinant, qu’il m’ait fallu la « trahison covidiste » de V.V. Poutine (entre guillemets, étant donné que les enfants ne sont jamais trahis que par leur propre désir de croire au Père Noël) pour trouver la clé de l’illusion géopolitique, qui se trouvait pourtant déjà dans la théorie de la culture que j’ai élaborée à partir de
« YIN, l’Occident comme cunnicratie » (Culture & Racines, 2020).

Pierre Le Grand
Tandis qu’en France, une « dissidence » amnésique ne sait plus débattre que de la Deuxième Guerre mondiale et de l’URSS (« dans quelle mesure V.V. Poutine prolonge-t-il le soviétisme ? », torts et mérites de la SS et du bataillon Azov, etc.), une perspective historique plus profonde rend ce débat totalement superfétatoire.
Quand la Russie a-t-elle représenté une opposition active à la modernité occidentale ? Réponse simple : jamais.
Avant les réformes de l’anglomane Pierre le Grand, la Russie est traditionnelle (pas traditionnaliste), au sens où le reste encore aujourd’hui, assez largement, l’Afghanistan, ou le Caucase, ou certaines parties des Balkans – voire de l’Ukraine : non pas de façon programmatique et consciente, mais à défaut de disposer « d’un nombre de cas suffisant pour pouvoir parler d’épidémie ». Au prix d’une légère simplification : il y a de la tradition, parce qu’il n’y a pas encore (au sens moderne, du moins) de Russie.
A partir de ces réformes – véritable point de départ de la destinée étatique russe –, la Russie devient le Doppelgänger de l’Occident : s’efforçant constamment de le rattraper, mais perdant régulièrement l’avance accumulée, à force de mener des aggiornamentos mal pensés, empreints de brutalité et d’hybris (c’est là, à vrai dire, une explication un peu psychologisante, et qu’on pourrait probablement affiner par une prise en compte de mécanismes sociologiques propres à la périphérie de l’expansion occidentale).
En ce sens, la Russie, comme far-east, est bien une anti-Amérique : une Amérique ratée, qui, au lieu de dépasser le maître, reste systématiquement à la traîne, et finit même par ériger son retard en idéologie (pendant que l’Amérique, au contraire, ringardise l’Europe en amenant le métal du satanisme occidental à un état de plus grande pureté chimique). Voulant fiscaliser le slave, Pierre le rend alcoolique en donnant le monopole de l’alcool à des tavernes où on ne sert rien à manger. Et les Bolchéviques, en réduisant les masses à la débrouille, sauvent une économie informelle qu’une modernité capitaliste aurait bien plus vite étouffée dans le coton du confort. Tout ce que la droite française, depuis ses tout débuts, admire chez les Russes, c’est tout ce dont les élites pensantes russes (à commencer par Pierre le Grand, Alexandre 1er hors crises mystiques et V.V. Poutine avant « l’opération spéciale ») ont le plus honte. En ce sens, on serait en droit de parler de pornographie russe : la russophilie, art de se pogner sur le plaisir rêvé d’une pauvresse qui s’avilit sous la pression de la misère.
Devant les discours de plus en plus sentimentaux de V.V. Poutine (régulièrement présenté comme « le seul acteur rationnel de la géopolitique actuelle » par son fan-club français en état second), ceux qui, de toute l’histoire humaine, ne connaissent que l’Opération Barbarossa seront tentés d’évoquer le Staline de l’été 1941, réapparaissant sur les ondes au bout d’un long silence radio, et appelant à la résistance, non plus ses « camarades » communistes, mais ses « frères et sœurs » (sous-entendu : en orthodoxie).
Détour bien inutile : dès l’automne 1812, c’est déjà le truc auquel avait eu recours le tsar Alexandre 1er ; à la tête d’une élite encore bien plus cosmopolite et catholico-maçonnique que les prétoriens de Staline, planqué à Pétersbourg pendant que Napoléon fonce inconsciemment sur Moscou, il traverse soudain une « crise mystique » pour appeler les moujiks à une guerre de partisans sur les arrières de l’armée napoléonienne.
En termes d’élaboration théologique, tout cela, alors, tenait encore assez largement du folklore : processions de la Vierge de Smolensk, etc. C’est, comme de juste, au poutinisme comme crépuscule de ce système que reviendra le privilège de parfaire la théorie, sous la forme du douguinisme, qui, dans une Russie déjà parfaitement postchrétienne et New Age, a franchi le pas : passant sur l’eschatologie chrétienne comme un troupier cosaque sur une paysanne polonaise, il a assimilé l’hypostase de l’arriération russe (en anglais retardedness) au Katechon gréco-byzantin, puissance mythique censée retarder l’Apocalypse (pour quoi faire ? n’était-on pas censé la souhaiter ?).
Ainsi, quand Y. Jaffré, au diapason d’une France de droite suffisamment amnésique pour désormais se souvenir des années du gaullisme technocrate comme d’une « France traditionnelle », nous explique que la femme émancipée russe (une pute bien élevée, qui a encore le bon goût de se laver, de ne pas teindre en bleu ses cheveux et de « rester fidèle » à son client principal – aussi dit « mari » – tant que ce dernier reste à peu près solvable) est une « femme traditionnelle », cet athée fonctionnaire de l’Education nationale est, finalement en résonnance avec le punk aspergé d’eau bénite Douguine, quand ce dernier suspend les guirlandes du christianisme primitif au sapin d’une post-modernité piquée au Spoutnik V et se rêvant remake des années 50.
Et c’est, finalement, dans ces délicieux sérums de jouvence OGM, et dans la démographie russe (1,5 enfant/femme) qu’on peut encore placer le plus d’espoir : dans 50 ans, le gros des russes encore en vie sera peut-être issu de familles de vieux-croyants – c’est-à-dire, justement, de ceux qui ont refusé les réformes pétriniennes (et donc, implicitement, le projet étatique russe).
Modeste Schwartz
22 mars 2022.
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