Piero San Giorgio : « Agir en survivaliste, c’est agir en adulte responsable »

Piero San Giorgio est un citoyen suisse d’origine italienne. À l’issue d’études de marketing, il a travaillé plusieurs années dans l’industrie du logiciel pour la Suisse francophone, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Est. Après avoir travaillé pour des startups, il a lancé sa propre société qu’il a revendue en 2005 pour se consacrer pleinement au survivalisme. Entretien pour Survival magazine.



Piero San Giorgio, auteur et pionnier du Survivalisme européen.

Comment vous est venu votre intérêt pour la survie au point de vous consacrer pleinement à ce domaine ? 

Mon approche de la survie n’a pas été celle classique de se dire : que se passe-t-il si je suis abandonné dans la forêt ou si je me retrouve perdu sur l’océan… même si ces démarches sont réalistes et pertinentes.
En 2005 j’ai vendu ma société et me suis consacré pleinement au survivalisme pour lequel je portais déjà un vif intérêt depuis 2003.
Ma démarche a été celle de comprendre que nous sommes dans un monde qui a des ressources limitées qui se réduisent au fur et à mesure que notre consommation grandit et que la population humaine grandit aussi de façon exponentielle. Je me suis rendu compte que les ressources qui sont en train de se tarir sont absolument fondamentales au bon fonctionnement d’un système économique extrêmement complexe qui fonctionne de plus en plus en flux tendu avec zéro stock et qui risque de s’effondrer par le cumul de ces tendances lourdes que sont : la surpopulation, les migrations massives, les guerres et la déstabilisation des systèmes traditionnels du monde, la raréfaction, l’envol ou la spéculation sur les prix non seulement des matières premières, mais aussi des denrées alimentaires. 

Une autre tendance lourde sont les crises et les stress hydriques liés au manque d’eau douce et d’eau potable pour les populations et les cultures à travers le monde notamment dans les pays où il y a les plus fortes croissances de population. Il y a aussi l’épuisement de la fertilité des terres et des sols dû à la monoculture intensive qui détruit, lessive les sols et réduit leur capacité à produire par hectare des productions croissantes. On voit aujourd’hui que ces productions par hectare commencent à baisser.
Enfin, il y a le vacillement financier de nos économies qui sont basées sur la dette, les États-Unis en tête, l’Europe en second, le Japon également et qui menace à tout moment de nous faire tomber d’une crise économique qui existe déjà à une crise structurelle. Crise qui se caractérise par du chômage, de la pauvreté croissante, ce que l’on appelle des inégalités perçues comme étant injustes par une grande partie de la population. 

Comment définissez-vous le survivalisme ?

Pour moi le survivalisme, c’est être un adulte responsable. C’est-à-dire être une personne qui est libre, qui sait se défendre, qui sait gagner sa vie de manière indépendante ou qui, si elle est employée, a suffisamment de compétences pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est aussi être prévoyant, essayer d’anticiper l’avenir et s’y préparer de manière adéquate même pour de petites choses : vous partez en voyage, en vacances, qu’est ce que vous prenez en voiture qui va vous permettre en cas d’accident d’alerter les secours ? De rentrer chez vous ? À l’autre extrême pour des choses très lourdes : en cas d’effondrement d’une économie, d’une civilisation, qu’est-ce qui vous permet vous, votre famille, éventuellement votre clan, vos amis de subvenir et de subir le moins possible à moyen et long terme ? D’une définition simple on peut donc avoir une déclinaison qui peut aller du relativement bénin au très complexe comme le changement de mode de vie.


Piero San Giorgio ne fait pas que théoriser le survivalisme, il applique les principes qu’il défend.

Vous prédisez un effondrement économique. Comment peut-on être sûr d’une telle éventualité et en quoi le survivalisme peut être une réponse à cette chute des systèmes économiques ?

On est sur que de 2 choses dans la vie : la mort et les impôts. 
Je ne prédis pas un effondrement économique comme un prophète ou comme un devin, je dis seulement que la chance d’une convergence des facteurs lourds est extrêmement forte et peut nous conduire à un effondrement économique. La forme de cet effondrement peut être variable : cela dépend de la saison dans laquelle il arrive, de la vitesse à laquelle il arrive, ca peut être très lent ou très rapide et il peut y avoir des paliers comme avec une grande coupure d’électricité qui se prolonge sur plusieurs jours et qui fait dépasser un palier de stress, ce que Vol West appel la "rupture de normalité". C’est-à-dire lorsque l’on sort de la norme à laquelle nous sommes habitués à vivre. La notion est relative à ce que l’on est habitué à vivre : pour le paysan du Mali, l’absence d’électricité ne change rien à son quotidien, pareil pour le paysan au fin fond de la campagne de l’Indre qui saura s’adapter.
Pour l’urbain habitant Londres, Paris ou New York, une rupture de normalité sans électricité pendant plusieurs jours, c’est l’apocalypse ! 

Quel que soit notre lieu de vie quel que soit notre niveau social et de revenue, notre capacité physique, tant que nous augmentons notre résilience nous limitons l’impact qu’un éventuel effondrement peut avoir sur nous.
Donc le survivalisme devrait être la chose la plus simple, la plus évidente pour l’immense majorité de la population.
Que répondriez-vous à ceux qui prennent les survivalistes pour des “complotistes” ou des illuminés ?

Ces gens-là devraient commencer à réfléchir sur les États. L’État français, par exemple, publie par le biais du site internet de son ministère de l’Intérieur des documents qui nous apprennent à être plus résilients en cas de crise, en cas d’incendie, d’inondation ou d’autres catastrophes climatiques.

Un citoyen qui est préparé à faire face à 24, 48 ou 72 heures de crise ne sera pas un poids pour la communauté, au contraire il va même pouvoir aider d’autres personnes parce qu’il aura une lampe de poche, une batterie de rechange, des couvertures, un peu de nourriture ou de l’eau afin de subvenir à des besoins d’urgence pour lui, sa famille et éventuellement d’autres personnes.Ceux qui pensent que le survivalisme est "complotiste" ou "illuminé" devraient prendre l’avion pour voir l’état réel du monde.

Même sans aller si loin, ceux qui habitent hors de Paris peuvent facilement observer qu’il y a des endroits où une approche de la survie est nécessaire, car le monde est brutal, violent et les gens se battent pour les ressources que sont la nourriture, l’électricité, l’énergie et tout simplement avoir de quoi vivre. 
Il faut se rendre compte qu’aujourd’hui on a pratiquement 1 milliard de personnes qui n’ont pas accès à de l’eau potable et propre quotidiennement. 
Il y a un peu moins d’1 milliard de personnes qui n’ont pas forcément tous les jours de la nourriture, et ces gens dans beaucoup d’endroits sont prêts à se battre. On le voit dans des contextes catastrophiques comme en Somalie ou dans les années 90 au Libéria ou au Sierra Leone où les conflits dégénèrent très vite en guerre civile pour l’accès aux ressources. Ces guerres ne sont souvent pas que politiques. 
On observe également qu’avec la croissance de la population, même chez nous avec les vagues migratoires, la criminalité explose. 

Ceci devrait ouvrir les yeux aux gens à la nécessité de se préparer aussi individuellement. 
L’autre raison pour laquelle la plupart des gens n’y réfléchissent pas c’est qu’ils sont habitués depuis maintenant 70 ans à avoir un État nounou, un État providence qui paye, qui protège, dans l’ensemble qui fonctionne encore. Or je vous l’ai dit dans ma définition il faut être un adulte responsable et non pas un enfant.

Dans vos ouvrages vous évoquez les BAD, les "Bases Autonomes Durables" de quoi s’agit-il ?

La Base autonome durable, la BAD est un lieu de résilience, un lieu où on travaille notre autonomie, c’est un concept d’enracinement, d’autonomie dans la durée. Elle peut être idéalement dans la campagne, mais aussi dans une maison au fond des bois. Cela peut tout simplement être l’appartement, la maison pavillonnaire ou une maison de vacances voir même un bateau, une péniche.
En fonction des moyens, de la géographie, de l’environnement, nous créons cette base, c’est donc une approche non nomade à priori. 

J’ai défini dans mes livres 7 critères de besoins physiologiques qui doivent guider l’idée de BAD : l’eau, la nourriture, la santé, l’énergie, les connaissances, la défense et le lien social, ces éléments sont imbriqués les uns avec les autres et sont totalement indispensables. En négliger un provoque un déséquilibre et donc met en péril notre capacité d’autonomie.
L’ensemble de vos écrits et de vos conférences repose sur l’effondrement économique, mais s’il n’arrive pas, à quoi cela aura servi ?
Ça m’aura d’abord servi à rencontrer beaucoup de gens qui ont des idées, qui m’expliquent ce qu’ils font chez eux pour travailler à leur propre autonomie. C’est donc un enrichissement mutuel.

De nombreuses personnes n’ont pas attendu mes livres pour se préparer, pour être des survivalistes ou faire du prepping. Tout simplement faire leur potager, apprendre à se défendre ou apprendre de nouveaux métiers. 
Je vois dans mes conférences des gens de tous bords politique, de tous âges, des personnes marquées par les années 60 et l’idée de revenir à la nature, par l’écologie, d’autres beaucoup plus jeunes qui se demandent de quoi leur avenir sera fait, quel métier choisir : grandes écoles, université ou plutôt aller vers l’agriculture biologique et la coopérative par exemple. 

Il y a aussi des gens de toutes origines, j’ai rencontré des personnes qui sont retournées chez eux dans le Maghreb ou en Afrique pour monter des coopératives de développement local de production de légumes biologiques, de production agricole. Il y a donc énormément de profils et de démarches différents.
Si, et je l’espère, il n’y a pas d’effondrement économique nous aurons appris à avoir une vie plus autonome moins dépendante d’un système économique, social et politique qui est de plus en plus lourd et bureaucratique, de moins en moins libre et qui nous donne peu d’espace de liberté. Nous aurons au moins récupéré un temps cet espace de liberté, cette capacité de vivre dans la forêt, à produire notre propre alimentation ou simplement avoir acquis la certitude de savoir qu’en cas de pépin on est apte à s’en sortir seul sans l’aide d’un tiers ou de l’État.
Donc cela aura été utile, mais je crains que l’effondrement ait bien lieu.

Comment expliquez-vous le retard qu’ont pris les pays d’Europe dans le domaine du survivalisme par rapport aux États-Unis ?

Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu un retard, mais plutôt que nous avons abordé le survivalisme différemment. C’est-à-dire qu’en Europe, de nombreuses personnes étaient déjà conscientes des problèmes écologiques et n’ont pas attendu mes livres pour préparer leur potager ou avoir un peu de résilience. La plupart de nos grands-parents étaient totalement résilients. 
Ils avaient des stocks de nourriture, la capacité de produire leurs propres légumes, souvent ils avaient des animaux. Cela s’est un peu perdu. 
Aux États-Unis, chez les urbains, cette compétence n’a jamais vraiment existé alors qu’en Europe vous voyez encore dans des villes des potagers urbains, ce que l’on appelait des jardins ouvriers en France et qui permettent aux gens d’avoir un lien avec la terre et donc un minimum d’autonomie.
Ce qui est vrai en revanche c’est que toute la partie défense a été oubliée en Europe depuis les années 30 où les gouvernements ont désarmé les populations, probablement car c’est une pratique des Etats de désarmer les populations pour éviter des formes de résistances et rendre les individus dociles. 

L’approche de citoyen en arme a toujours été très forte aux États-Unis ou dans mon pays en Suisse, mais dans la majorité des régions du monde, les états ont toujours essayé de désarmer les citoyens et donc l’aspect défense a été oublié avec l’exception des chasseurs, très nombreux en France.
Par ailleurs le survivalisme, cadré dans une démarche de subsistance, de défense, est en effet récent en Europe alors qu’aux États-Unis cela date au moins des années 60-70. Le 1er film Rambo par exemple, qui n’est pas une caricature, montre une vision culturelle de l’approche de la survie, plutôt dans la nature, et date de 1982. 
On a cette sous-culture qui s’est développée ces dernières années, notamment autour du bushcraft*, ce qui est une bonne chose qui encourage l’autonomie et je suis donc ravie de voir l’arrivée en France d’un magazine comme Survival par exemple.

Comment voyez-vous l’avenir du survivalisme ?

C’est toujours difficile de prévoir l’avenir, mais je pense que de plus en plus de gens, face à la précarité économique, face aux risques grandissant comme le terrorisme, vont vouloir récupérer une partie de cette autonomie et de cette résilience qu’ils ont perdues et qu’ils ont déléguées à l’État et au système économique complexe tel qu’on le connait. 

Je crois voir de plus en plus de citoyens, des jeunes qui veulent se réapproprier les outils de leur liberté, les outils de leur défense. Je pense même que les États devront céder et les autoriser à se défendre et avoir de plus en plus d’autonomie, car l’État ne pourra plus garantir la sécurité et le bien-être économique de sa population. Le contrat social va être brisé et les gens vont se préparer par eux-mêmes de plus en plus. Bien sûr si ensuite une crise arrive cette crise pourra montrer également les dysfonctionnements fondamentaux de l’attitude des gens qui attendent l’aide des autres par rapport à ceux qui savent se débrouiller seuls. Plus il y aura des crises et malheureusement je crois qu’on va vers cela, à chaque crise nous verrons des gens faire le pas pour aller vers le survivalisme.

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