L'ethnocide palestinien peut-il réparer le génocide juif ?

Dans l'esprit occidental contemporain, la justification ultime d’Israël et de son existence, c'est la réparation de la Shoah.


Parce que la folie prusso-nazie a détruit des millions de Juifs dans des conditions inhumaines, l'Occident s'est rangé, au gré de circonstances qui appelleraient d'interminables analyses historiques, à la nécessaire réparation de la douleur et de la faute par la création d'un Etat sur la terre historique du peuple juif. Les sionistes et pro-israéliens de tous bords peuvent raconter ce qu'ils veulent, se faire leurs films à eux, l'Occidental moyen a aujourd'hui très peu d'idées sur les raisons qui justifient l'installation d'un Etat "hébreu" en Terre Sainte plutôt qu'au Rwanda, en Uruguay ou à Madagascar. Sur le fond, il fallait réparer, et on l'a fait vaille-que-vaille.

L'histoire de "l'an prochain à Jérusalem" n'est venue qu'après. Lorsque, en 1948, l'ONU crée l'Etat d'Israël, le prétexte religieux d'une installation sur une terre choisie par Dieu pour son peuple élu n'est pas déterminant, loin s'en faut. Les sionistes eux-mêmes, dont les gros bataillons étaient des Juifs d'Europe de l'Est marqués à gauche, étaient souvent loin de croire à Yahvé et aux promesses prophétiques dont Netanyahu annonce aujourd'hui l'accomplissement.

Que l'on soit bien clair ! Bien entendu, l'intention sioniste de créer un Etat pour les Juifs n'est pas née en 1948. Bien entendu, elle répond à une construction historique au cœur de plusieurs "séries", dont le millénarisme occidental du 19è siècle qui a voulu réoccuper la Palestine après des siècles d'abandon. Bien entendu, dès les premières années du vingtième siècle, la diaspora a acheté des terres pour installer des "colonies" et des kibboutzim qui préfiguraient Israël.

Mais sans la Shoah, personne (en Occident) n'aurait jamais accepté le droit de créer un Etat confessionnel en expropriant massivement et en expulsant des millions de civils, comme cela s'est passé en 1948. Face à la monstruosité, il fallait se faire pardonner, et les Occidentaux se sont laissés aller au narratif de l'époque : la Palestine est une terre vierge occupée par quelques sauvages, que l'on donne à un peuple civilisé victime d'une dévastation innommable, et sur les responsabilités de laquelle on n'est pas pressé de se poser des questions.

Cela arrangeait donc tout le monde, en Europe, aux Etats-Unis, de ne pas trop interroger le mythe colporté par tant de pèlerins chrétiens jusque-là, selon lequel les Palestiniens n'existaient ni en tant que peuple, ni en tant que culture spécifique.

Mais l'histoire est aussi tenace que la réalité. Les Palestiniens existent, le peuple palestinien existe, la nation palestinienne existe. Ce n'est pas une épine dans le pied d'Israël, c'est un tronc d'arbre, qui s'obstine depuis 1948. L'Occident a beau le nier, l'Occident a beau expliquer que la reconnaissance d'une entité palestinienne est déjà l'antichambre d'Auschwitz, il n'en reste pas moins qu'ils sont là et qu'ils nous renvoient à notre propre conscience, et à nos fautes.

Face à ce principe de réalité, les services israéliens, selon la presse israélienne elle-même, ont une idée : achever l'ethnocide commencé avant même 1948, et déporter massivement les Gazaouites en Egypte et au-delà s'il le faut. En Espagne, au Canada, où l'on veut, pourvu qu'ils ne soient plus là.

Il ne s'agirait pas d'un génocide. Israël n'a pas pour projet de tuer intentionnellement ces populations civiles, comme les nazis avaient l'intention de liquider les Juifs. Si des femmes, des enfants, doivent mourir, ce sera pour ainsi dire "par accident", c'est-à-dire au terme de bombardements aveugles, prétendument punitifs ou menés pour exterminer des terroristes. L'intention est "seulement" de continuer la négation de l'autre, et de le chasser d'une terre sur laquelle d'autres ont un projet concurrent. Dans l'ex-Yougoslavie, on appelait cette visée intentionnelle le nettoyage ethnique.

Je préfère l'appeler ethnocide parce que, dans l'esprit israélien, il est beaucoup plus vaste qu'un simple nettoyage ethnique. Par exemple, en 1982, lorsque le Premier Ministre ex-terroriste Menahem Begin a envahi le Liban et assiégé Beyrouth, l'une des premières actions de l'armée israélienne a consisté à dynamiter l'immeuble qui abritait les archives palestiniennes. Il fallait supprimer la mémoire d'un peuple, pour supprimer la conscience de ce peuple lui-même.

Le projet de déportation massive constitue une étape supplémentaire dans la logique ethnocidaire à l'œuvre depuis près de 80 ans. On peut en comprendre les raisons objectives : les Israéliens, au nom de la loi du plus fort, défendent la terre qu'ils estiment être la leur.

Tout le problème tient à la dimension morale et émotionnelle de cette solution : qui, en Occident, acceptera que les victimes se transforment en bourreaux et servent de nous comme caution de leurs agissements ?

J'entends bien que certains nous expliquent désormais qu'Israël n'est plus une réparation de la Shoah, mais un poste avancé dans la lutte qui opposerait l'Islam et l'Occident. Mais enfin, voilà qui s'appelle changer de monture en cours de route.

Sur le fond, les Israéliens ne devraient pas oublier que nous considérions la souffrance infligée aux Palestiniens jusqu'ici comme un mal nécessaire pour réparer la Shoah. Mais il est évident que l'Occident n'aura aucune compassion pour des victimes qui se métamorphosent en acteurs d'une nouvelle tragédie historique. On ne peut pas réparer un mal par un autre mal. Ce serait très naïf de le croire, vraiment.

Éric Verhaeghe
2 novembre 2023

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