Entretien avec Modeste Schwartz : Le Groupe de Visegrád face à l’épidémie et à l’UE

Le site Rébellion propose un entretien avec Modeste Schwartz, spécialisé dans le suivi des politiques danubiennes et auteur de YIN - L'Occident comme cunnicratie.



R/ Comment les pays du Groupe de Visegrád ont-ils réagis à l’épidémie et au début de crise économique qu’elle provoque ?

Dans l’ensemble, on peut dire que la gestion de crise observée dans les quatre pays du V4 a été plus démocratique et plus humaine que celle à l’œuvre en France ou en Roumanie, et ce, pour une raison simple : appuyés sur des majorité parlementaires et électorales bien plus larges, mais aussi sur une légitimité populaire mieux établie que celles de MM. Macron et Johannis, les dirigeants de ces pays n’ont pas besoin de traiter leurs concitoyens en ennemis. Et ont aussi davantage peur de le faire, étant donné qu’ils savent d’entrée de jeu que la moindre bavure sera surexploitée juridiquement et médiatiquement par l’appareil de guerre monté contre eux par l’Occident (c’est-à-dire d’une part les divisions mondiales de cet appareil : grande presse libérale occidentale, Commission européenne etc. ; d’autre part, les bataillons parachutés de ceux qui se présentent dans cette même presse comme « l’opposition » hongroise, polonaise, tchèque etc.).

Ainsi, les confinements adoptés ont été modérés (pas de formulaire, pas de périmètre de sortie, très peu de contrôles et encore moins d’amendes, etc.), quoique probablement encore plus inutiles d’un point de vue technico-sanitaire que ceux pratiqués à l’Ouest. Et ce, pour une raison que j’ai relevée dans un article récent, et sur laquelle j’essaie aussi (pour l’instant en vain) d’attirer l’attention des Hongrois : l’Europe post-communiste présente en moyenne une espérance de vie inférieure à celle des Occidentaux (d’à peu 7 ans plus courte pour les hommes, notamment). De ce fait, le Covid, virus assez sélectif dans sa virulence, ne « trouve pas » ici les victimes qu’il « cherche », et les chiffres de mortalité restent ridicules par rapport à ceux de l’Italie ou de l’Espagne. Précisons que je parle de la mortalité rapportée à l’ensemble de la population (et non du chiffre fantaisiste qu’on avance souvent en la rapportant au « nombres des infections », lequel nombre, compte tenu des capacités européennes de dépistage – hors Allemagne – est généralement une pure fiction).

D’ailleurs, les gouvernements du V4 sont en train de se rendre compte de leur erreur : le « pic exponentiel » qu’on attendait n’arrive nulle part, si bien que la Slovaquie déconfine dès aujourd’hui (23 avril), et que la Hongrie dit vouloir suivre le mouvement dès le 4 mai (mais j’espère que cette date sera avancée).

Pour entrer un peu dans le détail des mesures techniques : en chronologie relative (rapportée à la date officielle « d’apparition du virus » dans un pays donné), c’est le hongrois Viktor Orbán qui, fort de son sens de la souveraineté, a été le premier à fermer ses frontières. En revanche, au sein du V4, la palme de l’efficacité technique semble revenir plutôt à la Pologne (pays le plus peuplé et…le plus riche du groupe), qui fait dès à présent fonctionner des distributeurs de masques dans ses rues (les Français en rêvent encore…).

R/ Comme vous l’avez écrit dans un récent article, les mesures prises par Viktor Orbán en Hongrie furent globalement positives pour contenir l’épidémie. Mais il doit faire face aux défis de « l’après » en matière d’économie et de politique internationale. Pensez-vous qu’il va poursuivre dans la voie de la rupture ou au contraire chercher à ménager un nouveau consensus ?

On ne soulignera jamais assez l’intelligence politique de Viktor Orbán, l’homme politique le plus talentueux de l’Europe actuelle – de l’aveu même de ses ennemis. L’ennui, c’est que le bilan de cette gestion de crise sera tout naturellement le produit de ce talent incontestable et du potentiel économique de l’Etat hongrois – qui est loin d’être aussi brillant.
Ainsi, politiquement, Orbán, qui ne doit son pouvoir qu’à l’assentiment populaire (contre les réseaux du pouvoir oligarchique occidental), aurait aujourd’hui tout intérêt à renflouer sa société – c’est-à-dire, au prix d’une simplification habituelle du jargon journalistique, à « faire du social ». En effet, d’un point de vue fiscal et statistique, l’économie hongroise de février 2020, quoique relativement dynamique et prospère, était partiellement immergée : double comptabilité et salaires au noir sont des pratiques coutumières du monde des PME (où se concentrent les faibles forces du petit capitalisme hongrois) ; inutile de dire qu’une grande partie de cette économie informelle (notamment celle liée au tourisme et à la restauration) a été liquidée sans laisser de traces et ne réapparaîtra pas de sitôt. Les analystes financiers (comme ceux d’ING) ont donc beau prédire un PIB hongrois relativement épargné, comme le PIB d’avant la crise ne reflétait pas fidèlement la prospérité sociale effective, la relative conservation du maigre PIB nominal n’empêchera pas la société hongroise de souffrir.

Mais voilà : la Hongrie que Viktor Orbán a héritée en 2010 des gouvernements pro-occidentaux de la période 1990-2010 (dont – précisons-le par souci d’impartialité – son propre gouvernement libéral des années 1998-2002) est un foreign owned country : un pays où le gros du capital industriel, générateur de la plupart des emplois qualifiés (et donc des salaires corrects) est étranger ; en l’occurrence, avant tout allemand (usinage de pièces pour l’industrie automobile). Or ce capital colonial, tenant en otage la partie émergée du salariat hongrois, n’a pas laissé le choix à Orbán : mettant à pied les travailleurs dès le début du confinement partiel (alors même que l’état de ses commandes ne l’y obligeait sûrement pas encore), il a provoqué une attaque spéculative sur le forint, et forcé Orbán à annoncer au bout de quelques jours un plan de renflouement des entreprises comparable à ce que la « monnaie héliportée » de la BCE permet de faire dans la zone Euro. Et malgré tout, on assiste déjà à des licenciements… Certes, les Hongrois peuvent se consoler en se disant qu’une grande partie de cet argent public restera forcément en Hongrie, puisqu’il servira à payer du temps partiel d’ouvriers (donc de consommateurs) hongrois. Et la presse proche du gouvernement préfère tout naturellement se concentrer sur le rôle (au demeurant probablement avéré) des fonds d’investissement de G. Soros dans le rallie boursier (désormais bloqué) qui a alors menacé le forint.

Il n’empêche que cet épisode a rappelé la fragilité d’un souverainisme politique qui n’a ni versant militaire (l’armée hongroise compte 23 mille hommes – c’est plutôt un gros corps de pompiers qu’autre chose), ni versant économique (la dépendance hongroise, dépassant celle de la Pologne et de la Tchéquie, n’est inférieure qu’à celle de la Slovaquie). Sachant bien qu’« on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens », Viktor Orbán a, pendant 10 ans de croissance économique, réussi à concilier la chèvre et le chou : un discours souverainiste décomplexé, une politique souverainiste dans le domaine régalien (frontières et citoyenneté, défense de l’Etat contre les services secrets étrangers déguisés en « société civile », défense du modèle culturel et familial local etc.) et une politique d’intégration opportuniste au IVe Reich économique merkélien, tout en se ménageant une fenêtre de diversification vers l’Est.

Mais la crise de 2020 a surpris la Hongrie avant qu’elle n’ait réussi à avancer substantiellement vers un rééquilibrage de ses dépendances, de sorte que l’aggravation des contradictions du système risque de placer le stratège magyar devant un dilemme cornélien : redevenir, contraint et forcé, le libéral europhile qu’il était encore globalement en 1998, en laissant tomber le projet de démocratie illibérale qui avait pris forme aux alentours de 2015 ; ou alors, adopter, comme vous dites, une « voie de rupture » : une véritable troisième voie, en allant jusqu’à nationaliser, comme l’avait fait Poutine lors de son ascension, les entreprises des oligarques têtus ou félons, ou du moins jusqu’à en agiter la menace pour faire régner l’ordre. C’est dans ce second cas que l’expérience hongroise des années 2010, cessant d’être un simple épisode marginal du délitement de l’Empire occidental, prendrait soudain une dimension véritablement historique.

Mais la probabilité d’un tel scénario me semble très réduite. Avant tout, parce que l’appareil du FIDESZ, qui est en partie resté celui des années 1990 et 2000, reste dans l’ensemble trop libéral (et secrètement hostile au virage illibéral de son chef) pour tolérer un nouveau virage radical sans se laisser à nouveau gagner (comme au cours des années 2000, après la défaite de 2002) par des tentations de putsch à l’interne. Ensuite, parce que, toutes tendances confondues, le FIDESZ, en trente ans d’existence, n’a hélas pas réussi à produire un vivier d’intellectuels capable de fournir à un régime innovant une doctrine à la hauteur des temps ; du côté pro-gouvernemental, on peut pratiquement compter sur les doigts d’une main les penseurs qui, tels László Bogár ou Márton Békés, seraient à la hauteur d’une telle mission. Les autres gaspillent leurs énergies en controverses historiques qui n’intéressent plus grand monde en-dehors de leur coterie, et en polémiques stériles avec une opposition tellement décrédibilisée que lui porter la contradiction constitue presque un aveu de faiblesse.

Mais on peut aussi se demander dans quelle mesure ce FIDESZ assez peu réformable va réussir à garder les rênes du pouvoir, une fois que la population se sera réveillée de l’hypnose paniquarde du Covid – et ce, dans la plupart des cas, sous l’effet de la douleur d’une récession qui s’annonce assez dure. Certes, jusqu’aux législatives de 2022, Viktor Orbán a encore deux ans pour « redresser la barre ». Mais force est de constater que le jeu politique est à présent plus ouvert en Hongrie qu’il ne l’a jamais été depuis l’après-2006.

R/ En comparaison, la crise du Covid-19 est en Roumanie révélatrice de sa soumission aux directives de l’UE et à la domination atlantiste. Pourquoi et comment les roumains vivent-ils cette situation ?

Sans perdre de vue le fait – déjà évoqué, et expliqué ci-dessus – que l’Europe post-communiste présente une mortalité spécifique Covid bien plus faible (alors que le bilan des confinements, lui, y sera certainement aussi lourd qu’à l’Ouest), il faut remarquer que la Roumanie a, dans sa région, une mortalité particulièrement élevée – tout comme l’Italie dans la sienne, et pour les mêmes raisons. Une partie des vieux italiens tombés victimes « du Covid » ont été hospitalisés en état de déshydratation, ayant été abandonnés quelques jours plus tôt par leur assistant domestique étranger – la plupart du temps un(e) roumain(e), le plus souvent travaillant au noir, qui a pris peur à l’annonce de la pandémie, et a cherché à regagner ses pénates de peur de se retrouver malade sans couverture sociale dans un pays étranger. Klaus Johannis, dont cette plèbe migrante constitue l’électorat le plus fidèle (auquel il vend « l’Europe », c’est-à-dire le droit de migrer), n’a évidemment pas pu refermer les frontières roumaines devant leur afflux massif, qui a importé en Roumanie un virus que le pays aurait, par ailleurs, pu largement éviter (étant périphérique et fort peu touristique). Le n’importe-quoi euro-libéral a donc, dans les deux pays, ajouté son propre body-count a celui du virus lui-même.
Les Roumains, pour beaucoup, s’en rendent bien compte, mais le piège de la dépendance migratoire s’est refermé sur eux comme le piège de la dépendance capitalistique sur les Hongrois : au bout d’un mois de confinement dans leurs pénates, beaucoup de ceux revenus au pays au début de la pandémie étaient déjà volontaires pour repartir, cette fois-ci vers l’Allemagne, qui organisait un STO relooké pour sauver la sacro-sainte saison des asperges. D’une part, le temps écoulé leur a permis de constater que le virus ne menace pas vraiment les jeunes, mais aussi qu’en cas de maladie, l’anémique Etat roumain ne protège pas beaucoup mieux ses nationaux que les systèmes occidentaux ne protègent les migrants présents sur leur sol. D’autre part, les revenus de l’économie informelle n’étant nulle part compensés, les quelques euros rapportés d’Espagne ou d’Italie ont fait long feu.

Par ailleurs, la férocité d’un confinement largement inutile mais très rigoureux, imposé – comme en France – plus par peur de l’insurrection que par peur du virus, émeut bien naturellement les esprits : amendes astronomiques (même par rapport aux niveaux français !), un manifestant anti-confinement abattu par la police, tirs de sommation un peu partout, déploiement de drones de police et tsiganes tabassés devant leur gourbi pour avoir osé sortir prendre l’air…
En surface, ces tensions semblent provoquer un glissement eurosceptique de l’opinion. En réalité, les leaders d’opinion à l’origine de ce mouvement – appartenant, comme tout le reste de la classe politico-médiatique roumaine, à l’Etat profond roumain, lui-même inféodé à l’Etat profond américain – trouvent juste dans les moribondes institutions européennes un bouc-émissaire facile à leur propre culpabilité d’élites compradores. Et, quel que soit le parti que les marionnettistes de l’Etat profond choisissent de faire succéder à celui du désormais très usé Klaus Johannis, l’équation restera la même : sauf révolution, la Roumanie restera un Etat-client de Washington (qui tient l’intégralité de son personnel politique par la cooptation et le chantage), mais continuera en même temps d’avoir tragiquement besoin de l’UE (ou de la structure germano-centrée qui lui succédera, en cas de changement de raison sociale) pour ses importations de capital et ses exportations de main d’œuvre – qui sont aussi une soupape politique indispensable.

L’opinion des citoyens roumains, dans tout cela, compte assez peu – d’autant moins qu’en cas d’élections, leur vote est comptabilisé par un service secret militarisé (le STS), et que, comme disait Staline : ce qui compte, ce n’est pas qui vote, mais qui compte les voix.

R/ Dans un entretien publié par le quotidien Le Monde, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a envisagé des sanctions contre la Pologne et la Hongrie pour leur manière de répondre au défi posé par l’épidémie de coronavirus. Cet acharnement des gouvernements occidentaux envers le groupe de Visegrád va-t-il conduire à de futurs tensions géopolitiques (surtout quand la Chine et la Russie s’affirment comme des alternatives à l’Ouest) ?

Inutile de préciser que Jean-Yves Le Drian ne pense pas un mot de ce qu’il avance, pas plus que son acolyte Ursula von der Leyden et toute leur aimable bande de VRP de la ploutocratie occidentale. Ils savent très bien que le parlement hongrois continue à siéger, que le mandat d’exception obtenu par Viktor Orbán de ce même parlement (où il dispose de toute façon d’une majorité confortable) est limité par des précisions de compétence matérielle, et qu’en tout état de cause, la constitutionnalité de la gestion de crise devrait certainement inspirer des doutes bien plus graves en France et en Roumanie que dans le V4.
Quant à d’éventuelles conséquences géopolitiques, à court terme, je n’y crois pas. Le poker menteur de « l’Etat de droit » dure depuis trop longtemps pour qu’on puisse continuer à le prendre au sérieux. A vrai dire, c’est depuis le Brexit, et la réduction budgétaire qu’il entraîne à Bruxelles, que les Allemands – qui auraient au contraire tout intérêt maintenant à investir sans compter dans la conservation de leur empire économique – cherchent, en dépit du bon sens, à faire des économies de boutiquiers, justifiées ad hoc par le tam-tam droit-de-l’hommiste de leur « société civile » dédiée.

Par ailleurs, il est probable que les réseaux américains à l’œuvre dans les structures croulantes de l’euro-mondialisme (Jean-Yves Le Drian en tête) veuillent en profiter pour faire plaisir à leur maître, en donnant au moins l’impression d’exercer un chantage contre l’intégration du V4 aux Routes de la Soie. Mais cette intégration gêne en réalité assez peu l’Allemagne (du moment qu’elle parvient à y conserver sa position régionale dominante), et la récession mondiale qui s’annonce risque aussi de tempérer les appétits exportateurs de la Chine, qui de toute façon a déjà bien avancé le redéploiement de son économie vers son marché intérieur.

Dans de telles conditions, une remise en cause du statu quo en Europe centrale ne pourrait venir que d’un réchauffement de la guerre froide que se livrent Russie et OTAN en Europe de l’Est. La Russie n’y ayant aucun intérêt, une telle évolution ne pourrait avoir d’autre source qu’une réorientation de la stratégie régionale des Américains, laquelle me semble improbable tant que Donald Trump sera au pouvoir. S’il perd la présidence des Etats-Unis, alors, on peut en effet se demander ce qu’il en sera, au vu notamment de l’effondrement accéléré de l’Etat ukrainien, où les réseaux néo-con doivent encore être assez puissants, pour que le président Zelenski songe à rappeler comme premier ministre … le criminel international Saakachvili. A moyen terme, quelques secousses ne sont donc pas exclues, mais l’Europe centrale, essentiellement inerte et malthusienne, ne sera probablement l’épicentre d’aucune d’entre elles.

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