
Il y a une décennie et demi [NdT : texte publié 2005], le monde est passé de bipolaire à unipolaire, parce que l’un des pôles s’est désagrégé : l’Union soviétique n’est plus. L’autre pôle — symétriquement appelé les États-Unis [NdT : La symétrie est entre les sigles SU (Soviet Union) et US (United States)] — ne s’est pas (encore) désagrégé, mais il y a des grondements menaçants à l’horizon. L’effondrement des États-Unis semble aussi improbable maintenant que l’était l’effondrement de l’Union soviétique en 1985. L’expérience du premier effondrement peut-être instructive pour ceux qui souhaitent survivre au second.
Le déni
Ce qui tend à s’effondrer plutôt soudainement est l’économie. Les économies, elles aussi, sont connues pour s’effondrer, et le font avec une bien plus grande régularité que les civilisations. Une économie ne s’effondre pas en un trou noir dont nulle lumière ne peut s’échapper. À la place, quelque chose d’autre se produit : la société commence à se reconfigurer spontanément, à établir de nouvelles relations, et à développer de nouvelles règles, de façon à trouver un point d’équilibre à un rythme de dépense des ressources moindre.
Notez que l’exercice comporte un coût humain élevé : sans une économie, beaucoup de gens se retrouvent soudainement aussi impotents que des bébés nouveau-nés. Nombre d’entre eux meurent, plus tôt qu’ils l’auraient fait autrement : certains appelleraient cela une hécatombe. Il y a une partie de la population qui est plus vulnérable : les jeunes, les vieux et les infirmes ; les fous et les suicidaires. Il y a aussi une autre partie de la population qui peut survivre indéfiniment d’insectes et d’écorce d’arbre. La plupart des gens se trouvent quelque part entre les deux.
L’effondrement économique donne naissance à des économies nouvelles, plus petites et plus pauvres. Ce schéma s’est répété plusieurs fois, alors nous pouvons raisonner inductivement sur les similitudes et les différences entre un effondrement qui s’est déjà produit et un effondrement qui est sur le point de se produire. Contrairement aux astrophysiciens, qui peuvent prédire avec sûreté si une étoile donnée va s’effondrer en une étoile à neutron ou un trou noir en se basant sur des mesures et des calculs, nous devons travailler sur des observations générales et des indices anecdotiques. Cependant, j’espère que mon expérience de pensée me permettra de deviner correctement la forme générale de la nouvelle économie, et d’arriver à des stratégies de survie qui peuvent être utiles à des individus et à de petites communautés.
L’effondrement de l’Union soviétique — un aperçu
Qu’arrive-t-il quand une économie moderne s’effondre, et que la société complexe qu’elle soutient se désintègre ? Un coup d’œil à un pays qui a récemment subit une telle expérience peut être des plus éducatifs. Nous sommes assez chanceux d’avoir eu un tel exemple en Union soviétique. J’ai passé environ six mois à vivre, travailler et faire des affaires en Russie durant la période de la perestroïka et immédiatement après, et j’ai été fasciné par la transformation à laquelle j’assistais.
Les détails spécifiques sont différents, bien sûr. Les difficultés soviétiques semblent avoir été largement organisationnelles plutôt que de nature physique, bien que le fait que l’Union soviétique se soit effondrée juste trois ans après avoir atteint le pic de sa production pétrolière ne soit guère une coïncidence. La cause ultime de l’effondrement spontané de l’Union soviétique demeure enveloppée de mystère. Est-ce la guerre des étoiles de Ronald Reagan ? Ou est-ce la carte American Express de Raïssa Gorbatcheva ? Il est possible de contrefaire un bouclier de défense antimissile ; mais il n’est pas si facile de contrefaire un grand magasin Harrods. Les discussions vont et viennent. Une théorie contemporaine prétend que l’élite soviétique aurait sabordé tout le programme quand elle aurait estimé que le socialisme soviétique n’allait pas l’enrichir. (Il demeure peu clair pour quelle raison il aurait fallu soixante-dix ans à l’élite soviétique pour parvenir à cette conclusion étonnamment évidente.)
Une explication un peu plus de bon sens est celle-ci : durant la période de stagnation pré-perestroïka, en raison de la sous-performance chronique de l’économie, couplée avec des niveaux records de dépense militaire, de déficit commercial et de dette extérieure, il est devenu de plus en plus difficile pour la famille typique de trois personnes de la classe moyenne russe, avec deux parents au travail, de joindre les deux bouts. (Maintenant, est-ce que ça ne commence pas à sembler familier ?) Bien sûr, les bureaucrates du gouvernement n’étaient pas très préoccupés par la détresse des gens. Mais les gens ont trouvé des manières de survivre en contournant les contrôles gouvernementaux d’une myriade de façons, empêchant le gouvernement d’obtenir les résultats dont il avait besoin pour continuer de faire marcher le système. Par conséquent, le système devait être réformé. Quand c’est devenu la vision consensuelle, les réformateurs sont sortis du rang pour tenter de réformer le système. Hélas, le système ne pouvait être réformé. Au lieu de s’adapter, il s’est désagrégé.
La Russie a pu rebondir économiquement parce qu’elle restait assez riche de pétrole et très riche de gaz naturel, et elle demeurera dans une relative prospérité pendant au moins quelques décennies de plus. En Amérique du Nord, d’un autre côté, la production de pétrole a atteint son pic au début des années 1970 et a continuellement décliné depuis, tandis que la production de gaz naturel est maintenant prête à chuter d’un sommet de production. Pourtant la demande d’énergie continue de s’élever bien au dessus de ce que le continent peut fournir, rendant une telle reprise spontanée improbable. Quand je dis que la Russie a rebondi, je n’essaye pas de minimiser le coût humain de l’effondrement soviétique, ou le caractère bancal et les disparités économiques de l’économie russe renaissante. Mais je suggère que là où la Russie a rebondi parce qu’elle n’était pas complètement épuisée, les États-Unis seront plus complètement épuisés et moins capables de rebondir.
Mais de telles différences d’ensemble ne sont pas si intéressantes. Ce sont les similitudes à une micro-échelle qui offrent d’intéressantes leçons pratiques sur comment de petits groupes d’individus peuvent réussir à faire face à l’effondrement économique et social. Et c’est là que l’expérience post-soviétique offre une multitude de leçons utiles.
Retour en Russie
Je suis retourné pour la première fois à Léningrad, qui était sur le point d’être rebaptisée Saint-Pétersbourg, durant l’été 1989, environ un an après que Gorbatchev eut libéré le dernier lot de prisonniers politiques, mon oncle parmi eux, qui avaient été enfermés lors de la dernière tentative sénile du Secrétaire général Andropov de montrer une poigne de fer. Pour la première fois il devint possible aux réfugiés soviétiques d’y retourner et de visiter. Plus d’une décennie était passée depuis que j’étais parti, mais les lieux étaient fortement comme je m’en souvenais : des rues animées pleines de Volgas et de Ladas, des slogans communistes sur les toits des grands bâtiments éclairés au néon, de longues files d’attente dans les boutiques.
La seule chose nouvelle ou presque était une effervescence d’activité autour d’un mouvement de coopératives récemment organisé. Une classe d’entrepreneurs nouvellement éclose était occupée à se plaindre de ce que leur coopérative n’avait le droit de vendre qu’au gouvernement, aux prix du gouvernement, tout en tramant des plans ingénieux pour écrémer quelque chose par dessus à travers des arrangements de troc. La plupart tombaient en faillite. Cela ne s’est pas avéré être un modèle économique couronné de succès pour eux, ni pour le gouvernement, qui était, comme il devait s’avérer, aussi en bout de course.
Je suis revenu un an plus tard, et j’ai trouvé des lieux que je ne reconnaissais plus tout à fait. Avant tout, ça sentait différemment : le smog était parti. Les usines avaient largement fermé, il y avait très peu de trafic, et l’air frais sentait merveilleusement bon ! Les magasins étaient largement vides et souvent fermés. Il y avait peu de stations d’essence ouvertes, et celles qui étaient ouvertes avaient des files d’attente qui s’étiraient sur plusieurs pâtés de maison. Il y avait une limite de dix litres sur l’achat d’essence.


Comme nous n’avions rien de mieux à faire, mes amis et moi avons décidé de prendre la route pour visiter les anciennes villes russes de Pskov et de Novgorod, en s’attardant dans la campagne alentour au cours du trajet. Pour cela, nous devions obtenir du carburant. Il était difficile d’en trouver. Il y en avait sur le marché noir, mais personne ne se sentait particulièrement enclin à se séparer de quelque chose de valeur en échange de quelque chose d’aussi inutile que l’argent. L’argent soviétique avait cessé d’avoir de la valeur, puisqu’il y avait si peu de choses qui pouvaient être achetées avec, et les gens se sentaient encore nerveux avec la monnaie étrangère.
Par chance, il y avait une réserve limitée d’une autre sorte de monnaie disponible pour nous. On était proche de la fin de l’infortunée campagne antialcoolisme de Gorbatchev, durant laquelle la vodka fut rationnée. Il y avait eu un décès dans ma famille, pour lequel nous avions reçu des coupons de vodka à la valeur des funérailles, que nous avions bien sûr échangés immédiatement. Ce qui restait de la vodka fut placé dans le coffre de la bonne vieille Lada, et nous voilà parti. Chaque bouteille de vodka d’un demi-litre fut échangée pour dix litres d’essence, donnant à la vodka une densité énergétique bien plus grande que celle du carburant pour fusée.
Il y a une leçon ici : quand on fait face à une économie en train de s’effondrer, on devrait cesser de penser à la richesse en termes d’argent. L’accès à des ressources physiques et à des actifs réels, ainsi qu’à des choses intangibles telles que les connections et les relations, prend rapidement plus de valeur que de simples espèces.
Deux ans plus tard, j’étais de retour, cette fois en plein hiver. J’étais en voyage d’affaire par Minsk, Saint-Pétersbourg et Moscou. Ma mission était de voir si l’une des anciennes industries de défense soviétiques pouvait être convertie pour un usage civil. L’aspect affaires du voyage fut un fiasco total et une complète perte de temps, comme on s’y serait attendu. Sous d’autres aspects, ce fut tout à fait éducatif.
Minsk semblait être une ville brutalement réveillée de l’hibernation. Durant les courtes heures du jour, les rues étaient pleines de gens, qui restaient juste là, comme si elles se demandaient que faire ensuite. La même impression imprégnait les bureaux, où les gens auxquels je pensais autrefois comme les représentants de l’empire du mal étaient assis sous les portraits poussiéreux de Lénine, déplorant leur destin. Personne n’avait de réponse.
Le seul rayon de soleil est venu d’un avocat sournois de New York qui traînait dans le coin en essayant d’organiser une loterie d’État. Il était presque le seul homme avec un plan. (Le directeur d’un institut de recherche qui était précédemment chargé de la soudure explosive de pièces pour les réacteurs de navire à fusion nucléaire, ou quelque chose comme ça, avait aussi un plan : il voulait construire des résidences d’été.) J’ai bouclé mes affaires tôt et attrapé un train de nuit pour Saint-Pétersbourg. Dans le train, une vieille voiture couchette confortable, je partageais un compartiment avec un jeune médecin militaire nouvellement retraité, qui me montra son gros rouleau de billets de cent dollars et me raconta tout sur le commerce local du diamant. Nous partageâmes une bouteille de cognac et nous roupillâmes. Ce fut un plaisant voyage.

Saint-Pétersbourg fut un choc. Il y avait un sentiment de désespoir qui flottait dans l’air hivernal. Il y avait de vieilles femmes attendant sur des marchés aux puces spontanés en plein air, essayant de vendre des jouets qui avaient probablement appartenu à leurs petits enfants, pour acheter quelque chose à manger. On pouvait voir des gens de la classe moyenne fouiller dans les ordures. Les économies de tous avaient été effacées par l’hyper-inflation. Je suis arrivé avec une grande pile de billets de un dollars. Tout était à un dollar, ou à mille roubles, ce qui était environ cinq fois le salaire mensuel moyen. J’ai donné beaucoup de ces drôles de billets de mille roubles : « Tenez, je veux juste m’assurer que vous en aillez assez. » Les gens reculaient sous le choc : « C’est beaucoup d’argent ! » « Non, ce n’est pas beaucoup. Assurez-vous de le dépenser tout de suite. » Pourtant, toutes les lumières étaient allumées, il y avait de la chaleur dans de nombreux foyers, et les trains étaient à l’heure.
Mon itinéraire d’affaire incluait un voyage dans la campagne pour visiter et avoir des réunions dans des installations scientifiques. Les lignes téléphoniques jusqu’à cet endroit étaient coupées, aussi je décidais de simplement sauter dans un train et d’aller là-bas. Le seul train partait à sept heures du matin. Je me suis montré à environ six heures, pensant que je pourrais trouver un petit déjeuner dans la gare. La gare était sombre et fermée. De l’autre côté de la rue, il y avait un magasin vendant du café, avec une queue qui faisait le tour du pâté de maison. Il y avait aussi une vieille dame devant le magasin, vendant des petits pains sur un plateau. Je lui donnais un billet de mille roubles. « Ne sème pas ton argent ! », dit-elle. Je lui proposais d’acheter le plateau entier. « Qu’est-ce que les autres vont manger ? », demanda-t-elle. Je suis allé faire la queue à la caisse, j’ai présenté mon billet de mille roubles, reçu une pile de monnaie inutile et un reçu, présenté le reçu au comptoir, récupéré un verre de liquide brun et chaud ; je l’ai bu, j’ai rendu le verre, payé la vieille femme, eu mon petit pain sucré, et je l’ai beaucoup remerciée. Ce fut une leçon de civilité.

Trois ans plus tard, j’étais de retour, et l’économie avait clairement commencé à se remettre, au moins jusqu’au point où les marchandises étaient disponibles pour ceux qui avaient de l’argent, mais les entreprises continuaient de fermer, et la plupart des gens étaient clairement encore en train de souffrir. Il y avait de nouveaux magasins privés, qui avaient une sécurité serrée, et qui vendaient des marchandises importées contre de la monnaie étrangère. Très peu de gens pouvaient se permettre d’acheter dans ces magasins. Il y avait aussi des marchés en plein air dans de nombreux squares de la ville, où la plus grande part des achats étaient effectués. De nombreuses sortes de marchandises étaient distribuées depuis des loges en métal verrouillées, dont un certain nombre appartenaient à la mafia tchétchène : on fourrait une grande pile de papier monnaie dans un trou et l’on recevait l’article en retour.
Il y avait des difficultés sporadiques avec l’approvisionnement en argent. Je me rappelle être resté à attendre que les banques ouvrent afin de changer mes chèques de voyage. Les banques étaient fermées parce qu’elles étaient à sec d’argent ; elles attendaient toutes que des espèces soient livrées. Une fois de temps en temps, un directeur d’agence sortait et faisait une annonce : l’argent est en route, inutile de s’inquiéter.
Il y avait un grand clivage entre ceux qui étaient sans emploi, sous-employé, ou qui travaillaient dans l’ancienne économie, et la nouvelle classe marchande. Pour ceux qui travaillaient dans les vieilles entreprises d’État — écoles, hôpitaux, chemins de fer, commutateurs téléphoniques, et ce qui subsistait du reste de l’économie soviétique — c’était les vaches maigres. Les salaires étaient payés sporadiquement, ou pas du tout. Même quand les gens touchaient leur argent, c’était à peine assez pour subsister.
Mais le pire était clairement passé. Une nouvelle réalité économique s’était installée. Un large segment de la population a vu son niveau de vie se réduire, quelquefois de façon permanente. Il a fallu à l’économie dix ans pour revenir à son niveau pré-effondrement, et le rétablissement a été inégal. À côté des nouveaux riches, ils furent nombreux ceux dont les revenus ne s’en remirent jamais. Ceux qui ne purent prendre part à la nouvelle économie, particulièrement les pensionnés, mais aussi beaucoup d’autres, qui avaient bénéficié de l’État socialiste à présent défunt, purent à peine subsister.
Ce croquis miniature de mes expériences en Russie est destiné à transmettre un sentiment général de ce dont j’ai été témoin. Mais ce sont les détails de ce que j’ai observé qui, j’espère, seront précieux à ceux qui voient un effondrement économique se profiler devant nous et veulent se préparer, afin d’y survivre.
Les similitudes entre les superpuissances
Certains trouveraient une comparaison directe entre les États-Unis et l’Union soviétique incongrue, sinon franchement insultante. Après tout, quelle base avons-nous pour comparer un empire communiste raté à la plus grande économie du monde ? D’autres trouveraient comique que le perdant puisse avoir des conseils à donner au gagnant dans ce qu’ils pourraient voir comme un conflit idéologique. Puisque les différences entre les deux semblent criantes pour la plupart, laissez-moi juste indiquer quelques similitudes, dont j’espère que vous ne les trouverez pas moins évidentes.
L’Union soviétique et les États-Unis sont chacun soit le gagnant, soit le second dans l’une des catégories suivantes : la course à l’espace, la course aux armements, la course à l’emprisonnement, la course au titre d’Empire-haï-du-mal, la course au gaspillage des ressources naturelles et la course à la faillite. Dans certaines de ces catégories, les États-Unis ont fait, dirons-nous, une floraison tardive, établissant de nouveaux records même après que son rival fut forcé de déclarer forfait. Tous deux croyaient, avec un zèle étourdissant, à la science, à la technologie et au progrès jusqu’à ce que le désastre de Tchernobyl se produise. Après cela, il n’est plus resté qu’un seul vrai croyant.
Ils sont les deux empires industriels de l’après Seconde Guerre mondiale qui ont tenté d’imposer leur idéologie au reste du monde : la démocratie et le capitalisme contre le socialisme et la planification centralisée. Tous deux ont connu certains succès : tandis que les États-Unis jouissaient de la croissance et de la prospérité, l’Union soviétique parvenait à l’alphabétisation universelle, les soins médicaux universels, beaucoup moins d’inégalité sociale et un niveau de vie garanti — quoique inférieur — pour tous ses citoyens. Les médias contrôlés par l’État se donnaient beaucoup de mal pour s’assurer que la plupart des gens ne réalisent pas à quel point il était plus bas : « Ces Russes heureux ne savent pas à quel point ils vivent mal », a dit Simone Signoret après une visite.
Les deux empires ont saccagé un bon nombre d’autres pays, chacun finançant et prenant part directement dans des conflits sanglants autour du monde afin d’imposer son idéologie et de contrecarrer l’autre. Tous deux ont fait un très grand carnage de leur propre pays, établissant des records mondiaux pour le pourcentage de la population retenu en prison (l’Afrique du Sud fut un rival à un moment). Dans cette dernière catégorie, les États-Unis sont maintenant un succès irrattrapable, soutenant le bourgeonnement d’un complexe carcéro-industriel semi-privatisé (une grande source de travail à salaire de quasi-esclave).
Alors que les États-Unis montraient autrefois bien plus de bonne volonté dans le monde que l’Union soviétique, l’écart entre empires du mal s’est réduit depuis que l’Union soviétique a disparu de la scène. Maintenant, dans de nombreux pays autour du monde, y compris des pays occidentaux comme la Suède, les États-Unis sont classés comme une plus grande menace pour la paix que l’Iran ou la Corée du Nord. Dans la course au titre d’Empire-haï-du-mal, les États-Unis commencent maintenant à ressembler au champion. Personne n’aime un perdant, particulièrement si le perdant est une superpuissance ratée. Personne n’a eu la moindre pitié pour la pauvre Union soviétique défunte ; et personne n’aura de pitié pour la pauvre Amérique défunte non plus.
La course à la faillite est particulièrement intéressante. Avant son effondrement, l’Union soviétique accumulait de l’endettement auprès de l’étranger à un rythme qui ne pouvait être maintenu. La combinaison de prix du pétrole mondialement bas et un pic dans la production de pétrole soviétique ont scellé son destin. Plus tard, la Fédération de Russie, qui a hérité de l’endettement extérieur soviétique, a été forcée de faire défaut à ses obligations, précipitant une crise financière. Les finances russes se sont améliorées plus tard, principalement en raison de l’augmentation des prix du pétrole, ainsi que de l’augmentation des exportations de pétrole. À ce point, la Russie est désireuse d’effacer la dette soviétique le plus vite possible, et au cours de ces dernières années le rouble russe a fait juste un peu mieux que le dollar américain.
Les États-Unis font à présent face à un déficit de la balance courante qui ne peut être maintenu, une monnaie en chute et une crise énergétique, tout à la fois. C’est maintenant le plus grand pays débiteur du monde, et la plupart des gens ne voient pas comment il pourrait éviter de faire défaut sur sa dette. D’après de nombreux analystes, il est techniquement en faillite, et il est étayé par les banques de réserve étrangères, qui détiennent beaucoup d’actifs libellés en dollars et, pour l’instant, veulent protéger la valeur de leurs réserves. Ce jeu ne peut pas trop durer. Donc, bien que l’Union soviétique mérite une mention honorable pour avoir fait faillite la première, l’or dans cette catégorie (jeu de mot intentionnel) ira indubitablement aux États-Unis, pour la plus grande cessation de paiement jamais survenue.
Il y a beaucoup d’autres similitudes aussi. Les femmes ont reçu le droit à l’éducation et à une carrière en Russie plus tôt qu’aux États-Unis. Les familles russes et américaines sont semblablement en mauvaise forme, avec des taux de divorce élevés et beaucoup de naissance hors mariage, bien que la pénurie chronique de logement en Russie ait forcé de nombreuses familles à s’endurer, avec des résultats mitigés. Les deux pays connaissent une dépopulation chronique des régions rurales. En Russie, les fermes familiales ont été anéanties durant la collectivisation, ainsi que la production agricole ; aux États-Unis, une variété d’autres forces ont produit un résultat similaire en ce qui concerne la population rurale, mais sans aucune perte de production. Les deux pays ont remplacé les fermes familiales par une industrie agro-alimentaire insoutenable, écologiquement désastreuse, dépendante des carburants fossiles. L’industrie américaine fonctionne mieux, aussi longtemps que l’énergie est peu chère et, après cela, probablement plus du tout.
Les similitudes sont trop nombreuses pour être mentionnées. J’espère que ce que j’ai souligné ci-dessus est suffisant pour signaler un fait clef : que ceci est, ou était, les antipodes de la même civilisation industrielle et technologique.
Les différences entre les superpuissances : l’ethnicité
Notre croquis miniature des deux superpuissances ne serait pas complet sans une comparaison de certaines des différences, qui ne sont pas moins criantes que les similitudes.
Les États-Unis sont traditionnellement un pays très raciste, avec de nombreuses catégories de personnes dont on ne voudrait pas qu’elles épousent sa fille ou sa sœur, qui que l’on se trouve être. Il a été fondé sur l’exploitation des esclaves africains et sur l’extermination des autochtones. Au cours de ses années de formation, il n’y a pas eu de mariage formel entre des Européens et des Africains, ou entre des Européens et des Indiens. Cela contraste violemment avec d’autres pays du continent américain tels que le Brésil. Jusqu’à ce jour, aux États-Unis, il reste une attitude dédaigneuse envers n’importe quelle tribu autre que les Anglo-Saxon. Vernis d’une couche de correction politique, au moins en courtoise compagnie, cela ressort quand on observe avec qui ces Anglo-Saxons choisissent effectivement de se marier, ou d’avoir une relation.
La Russie est un pays dont le profil ethnique glisse graduellement de principalement européen à l’ouest vers asiatique à l’est. La colonisation par la Russie de son vaste territoire s’est accompagnée de mariages avec chaque tribu que les Russes rencontraient dans leur poussée vers l’est. L’un des épisodes formateurs de l’histoire russe fut l’invasion mongole, qui a résulté en une large injection de sang asiatique dans la généalogie russe. D’un autre côté, la Russie a reçu un bon nombre d’immigrants d’Europe occidentale. En ce moment, les difficultés ethniques de la Russie sont limitées à combattre les mafias ethniques, et aux nombreux petits mais humiliants épisodes d’antisémitisme, ce qui est une caractéristique de la société russe depuis des siècles et malgré laquelle les Juifs, ma famille incluse, se sont très bien portés là-bas. Les Juifs ont été exclus de certains des instituts et des universités les plus prestigieux, et ont été bridés d’autres manières.
Les États-Unis demeurent un baril de poudre de tension ethnique, où les citadins Noirs se sentent opprimés par les banlieusards Blancs [NdT : la banlieue américaine (suburb) est l’habitat des classes moyennes, tandis que le centre-ville (inner city) est celui des pauvres], qui à leur tour craignent de s’aventurer dans des portions majeures des grandes villes. En un temps de crise permanente, les citadins noirs pourraient se soulever en émeute et piller les villes, parce qu’ils ne les possèdent pas, et les banlieusards blancs seront probablement dépossédés de leurs petites cabanes dans les bois, comme James Howard Kunstler les a joliment appelées, et décamperont vers un parc de caravanes. Ajoutez à ce mélange déjà volatil le fait que les armes à feu soient largement disponibles, et le fait que la violence imprègne la société américaine, particulièrement le sud, l’ouest et les villes industrielles mortes comme Detroit.
Bref, l’atmosphère sociale de l’Amérique post-effondrement sera peu probablement aussi placide et amicale que celle de la Russie post-effondrement. Au moins en partie, elle ressemblera plus probablement à d’autres parties de l’ex-Union soviétique, plus mélangées ethniquement, et par conséquent moins chanceuses, telles que la vallée de Ferghana et, bien sûr, ce phare de la liberté dans le Caucase, la Géorgie (ou du moins c’est ce que dit le président des États-Unis).
Aucune partie des États-Unis n’est un choix évident pour qui est préoccupé de survie, mais certaines sont à l’évidence plus risquées que d’autres. N’importe quel lieu avec un passé de tension raciale ou ethnique est probablement dangereux. Cela exclut le sud, le sud-ouest, et de nombreuses grandes villes ailleurs. Certaines personnes pourraient trouver un havre sûr dans une enclave ethniquement homogène de leur propre genre, tandis que le reste serait bien avisé de chercher les quelques communautés où les relations inter-ethniques ont été cimentées par un mode de vie intégré et le mariage mixte, et où l’étrange et fragile entité qu’est une société multi-ethnique pourrait avoir une chance de résister.
Les différences entre superpuissances : la propriété
Une autre différence clef : en Union soviétique, personne ne possédait son lieu de résidence. Ce que cela signifie est que l’économie pouvait s’effondrer sans engendrer des sans-abri : presque tout le monde a continué de vivre au même endroit qu’avant. Il n’y a eu ni expulsion, ni saisie. Tout le monde est resté à sa place, et cela a empêché la société de se désintégrer.
Encore une différence : le lieu où ils sont restés était généralement accessible par les transports publics, qui ont continué de fonctionner pendant les pires moments. La plupart des projets immobiliers de l’ère soviétique étaient centralement planifiés, et les planificateurs centraux n’aimaient pas l’expansion : c’est trop difficile et coûteux à entretenir. Peu de gens possédaient une voiture, et encore moins en dépendaient pour se déplacer. Même les pires pénuries d’essence n’ont résulté qu’en dérangements mineurs pour la plupart des gens : au printemps, elles rendaient difficile le transport des pousses de la ville à la datcha, pour planter ; à l’automne, elles rendaient difficile de rapporter la récolte en ville.


Les différences entre les superpuissances : le profil du travail
L’Union soviétique était entièrement autosuffisante quand il s’agissait de travail. Aussi bien avant qu’après l’effondrement, le travail qualifié était l’une de ses principales exportations, avec le pétrole, l’armement et la machinerie industrielle. Il n’en est pas ainsi avec les États-Unis, où non seulement la plus grande part de la manufacture est effectuée à l’étranger, mais un grand nombre de services domestiques sont aussi fournis par les immigrants. Cela joue sur toute la gamme depuis le travail agricole, l’entretien du paysage et le nettoyage des bureaux jusqu’aux professions intellectuelles telles que l’ingénierie et la médecine, sans lesquelles la société se déliterait. La plupart de ces gens viennent aux États-Unis pour profiter du niveau de vie supérieur — pour aussi longtemps qu’il restera supérieur. Nombre d’entre eux retourneront finalement chez eux, laissant un trou béant dans le tissu social.
J’ai eu la chance d’observer un bon nombre d’entreprises aux États-Unis depuis l’intérieur, et j’ai remarqué une certaine constance dans le profil du personnel. Au sommet, il y a un groupe de supérieurs déjeuneurs hautement rémunérés. Ils tendent à passer tout leur temps à se rendre agréables les uns aux autres de diverses manières, grandes et petites. Ils détiennent souvent des diplômes élevés dans des disciplines telles que le papotage technique et le comptage de haricots relativiste. Ils sont obsédés au sujet de l’argent, et cultivent une atmosphère de propriétaires terriens huppés, même s’ils ne sont qu’à une génération de la mine de charbon. Demandez-leur de résoudre un problème technique — et ils objecteront poliment, saisissant souvent l’occasion d’étaler leur esprit par une ou deux plaisanteries d’auto-dénigrement.
Un peu plus bas dans la hiérarchie se trouve les gens qui font réellement le travail. Ils tendent à avoir moins de grâces sociales et de capacités de communication, mais ils savent comment faire le travail. Parmi eux se trouvent les innovateurs techniques, qui sont souvent la raison d’être de l’entreprise.
La plupart du temps, les supérieurs déjeuneurs au sommet sont des Américains de naissance et, la plupart du temps, ceux qui sont plus bas sont soit des étrangers de passage, soit des immigrants. Ceux-ci se retrouvent dans une variété de situations, depuis les détenteurs d’un visa de travail qui sont souvent forcés de choisir entre garder leur boulot et rentrer à la maison, et ceux qui attendent une carte de séjour et doivent jouer leurs autres cartes juste comme il faut, jusqu’à ceux qui en ont une, jusqu’aux citoyens.
Les autochtones au sommet essayent toujours de standardiser les descriptions de poste et de baisser l’échelle salariale des immigrants en bas, les jouant les uns contre les autres, tout en se dépeignant comme des anticonformistes entrepreneuriaux super-efficaces qu’on ne peut cerner dans un simple ensemble d’aptitudes monnayables. Le cas est souvent à l’opposé : les autochtones sont les produits de base, et assureraient des fonctions similaires que leur commerce soit de la biotechnologie ou du poisson salé, tandis que ceux qui travaillent pour eux peuvent être des spécialistes uniques, accomplissant ce qui n’a jamais été accompli avant.
Il n’est pas surprenant que cette situation ait dû se produire. Au cours des quelques dernières générations, les Américains autochtones ont préféré des disciplines telles que le droit, la communication et l’administration commerciale, tandis que les immigrants et les étrangers avaient tendance à choisir les sciences et l’ingénierie. Toute leur vie on a dit aux natifs de s’attendre à une prospérité sans fin, et donc ils se sentent en sûreté en rejoignant des professions qui ne sont que de la broderie sur le tissu d’une société riche.
Ce processus a été appelé la fuite des cerveaux — l’extraction par l’Amérique des talents des contrées étrangères, à son avantage, à leur détriment. Ce flux de matière grise changera probablement de direction, laissant les États-Unis encore moins capables de trouver des manières de faire face à son embarras économique. Cela peut signifier que, même dans les régions où il y aura d’amples possibilités d’innovation et de développement, telles que la restauration du chemin de fer, ou l’énergie renouvelable, l’Amérique pourra se retrouver sans les talents nécessaires pour les faire advenir.
Les différences entre les superpuissances : la religion
La dernière dimension valant d’être mentionnée dans laquelle l’Union soviétique et les États-Unis sont en contraste violent est la religion.
L’aigle à deux têtes de la Russie pré-révolutionnaire symbolisait la monarchie et l’église, avec une couronne sur une tête et une mitre sur l’autre. En plus de ses manifestations quelque peu plus sacrées, telles que son iconographie et sa tradition monastique, l’église russe était bouffie de richesse et d’ostentation, et aussi oppressive que la monarchie dont elle aidait à légitimer le pouvoir. Mais au cours du XXe siècle la Russie a réussi à évoluer d’une manière distinctement séculaire, en opprimant les gens religieux avec l’athéisme obligatoire.
Les États-Unis, atypiquement pour un pays occidental, demeurent un endroit plutôt religieux, où la plupart des gens cherchent et trouvent Dieu dans une église, ou une synagogue, ou une mosquée. Le mouvement précoce des colonies pour quitter le bercail de l’empire britannique a fait des États-Unis quelque chose comme un fossile vivant en termes d’évolution culturelle. Cela se manifeste de certaines façons triviales, telles que l’incapacité de saisir le système métrique (un problème considéré comme presque résolu en Angleterre même), ou la tendance distinctement XVIIIe siècle à faire un fétiche de son drapeau national, aussi bien que sous des aspects majeurs, tels que son adoption plutôt à contrecœur du sécularisme.
Ce que cette différence signifie dans le contexte de l’effondrement économique est, de façon surprenante, presque rien. Peut-être que l’Américain est davantage susceptible de se mettre à citer la Bible et de déblatérer sur l’Apocalypse, la fin des temps et le Ravissement [NdT : rapture, la montée au ciel des bons chrétiens avant la fin du monde]. Ces pensées, ai-je besoin de le dire, ne sont pas propices à la survie. Mais le Russe censément athée s’est avéré aussi susceptible de déblatérer sur la fin du monde et a afflué dans les églises nouvellement ouvertes à la recherche de certitude et de consolation.
Peut-être que la différence significative n’est pas entre la prévalence et le manque de religion mais dans les différences entre les religions dominantes. En dépit de l’ostentation de l’église russe orthodoxe, de la pompe et de l’apparat de ses rituels, son message a toujours été celui de l’ascétisme comme voie de salut. Le salut est pour les pauvres et les humbles, parce que notre récompense est soit dans ce monde soit dans l’autre, pas les deux. C’est plutôt différent du protestantisme, la religion dominante en Amérique, qui a effectué le revirement spectaculaire de considérer la richesse comme un bienfait de Dieu, ignorant quelques remarques gênantes faites plutôt emphatiquement par Jésus et stipulant que les gens riches ont extrêmement peu de chances d’être sauvés. Inversement, la pauvreté s’est trouvée associée à la paresse et au vice, privant les gens pauvres de leur dignité.
Par conséquent, un Russe est moins susceptible de considérer une plongée soudaine dans la pauvreté comme une perte de la grâce divine, et l’effondrement économique comme la punition de Dieu s’abattant sur les gens, tandis que les religions qui dominent l’Amérique — le protestantisme, le judaïsme et l’islam — présentent toutes le succès temporel de leurs fidèles comme une preuve clef que Dieu est bien disposé à leur égard. Qu’arrivera-t-il une fois que la bonne volonté de Dieu à leur égard ne sera plus manifeste ? Il y a des chances qu’ils se fâchent et essayent de trouver quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes à blâmer, ceci étant l’un des mécanismes centraux de la psychologie humaine. Nous devrions nous attendre à voir des congrégations étonnamment furieuses, désireuses de faire le travail d’un Dieu étonnamment furieux.
Les États-Unis ne sont en aucune façon homogènes quand il s’agit de sentiment religieux. Quand on cherche un lieu où s’installer pour survivre, c’est probablement une bonne idée de chercher un lieu où la ferveur religieuse ne va pas jusqu’aux extrêmes.
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