Une conférence pour la paix en Syrie s’est tenue le 10 juin 2022 à Paris pour protester contre l’embargo inhumain qui vise à asphyxier ce pays, et pour rappeler la toile de fond historique et géopolitique de la guerre hybride menée par les puissances mondialistes sur le territoire syrien.
L’intervention de Lucien Cerise, intitulée « Le Gladio B, des origines jusqu’en Syrie », est un extrait adapté de son livre sur la guerre hybride de l’OTAN en Ukraine, les deux pays étant en fait une seule et même guerre, et un seul théâtre d’opérations en deux parties.Extrait (vous pouvez lire l'intégralité de l'intervention ci-dessous) :
La guerre lancée par l’Occident contre la Syrie en 2011 présente de nombreux aspects communs avec la guerre de l’OTAN en Ukraine. La guerre contre ces deux pays est l’expression de la volonté de puissance hégémonique occidentale, et plus spécifiquement anglo-américaine, avec ses extensions en Europe, en Israël et dans certains pays musulmans. Conformément à la vision géopolitique du Grand Jeu, qui commence au XIXe siècle avec la rivalité entre Londres et Moscou, puis théorisée par Halford Mackinder ou Zbigniew Brzeziński, la suprématie sur le monde exige une guerre totale, une guerre hybride consistant à harceler le continent eurasiatique par tous les moyens et sur tous les fronts pour essayer de le conquérir. L’opinion publique étant devenue pacifiste après 1945, les puissances occidentales ont opté pour de nouvelles méthodes militaires de type asymétrique, fondées essentiellement sur l’action clandestine et la furtivité, et faisant un usage important des petites unités, forces spéciales, paramilitaires, terroristes, mais aussi du soft power, sanctions économiques, guerre psychologique et culturelle, avec des médias sous contrôle et des mouvements de masse de civils militarisés sans le savoir au nom de causes humanitaires. Dans cette perspective, les États-Unis d’Amérique et leurs colonies européennes sous tutelle euro-atlantiste ont élaboré après 1945 des réseaux surnommés Stay Behind ou Gladio, dont les membres sont recrutés essentiellement dans trois milieux politiques : extrême-droite, extrême-gauche et islamisme. »
Interventions complètes, par ordre de prise de parole, de :
- Adnan Azzam, écrivain, politicien, président du Mouvement international pour la souveraineté des peuples ;
- Claude Janvier, écrivain ;
- Emmanuel Leroy, politologue et président de l’Institut 1717 ;
- Maria Poumier, universitaire émérite Paris 8 ;
- Yves Béraud, Général deux étoiles (er) ;
- Pierre Plas, Capitaine (er) ;
- Pierre-Emmanuel Thomann, professeur de géopolitique ;
- Lucien Cerise, chercheur en ingénierie sociale ;
- Alain Corvez, Colonel (er), conseiller en stratégie internationale ;
- Thierry Meyssan, fondateur du Réseau Voltaire.
La vidéo des interventions (Lucien Cerise à 1:16:29)
Avant l’arrivée du public, Adnan Azzam réalise quelques entretiens avec les orateurs déjà présents : Claude Janvier, Maria Poumier, Pierre-Emmanuel Thomann, Yves Béraud, Lucien Cerise.
Texte de l’intervention de Lucien Cerise au colloque pour la paix en Syrie, le 10 juin 2022 à Paris.
Le Gladio B, des origines jusqu’en Syrie
***
La guerre totale lancée par l’Occident contre la Syrie en 2011 présente de nombreux aspects communs avec la guerre de l’OTAN en Ukraine. Les deux pays sont en fait une seule et même guerre, et un seul théâtre d’opérations en deux parties. La guerre lancée contre ces deux pays est l’expression de la volonté de puissance hégémonique occidentale, et plus spécifiquement anglo-américaine, avec ses extensions en Europe, en Israël et dans certains pays musulmans. Conformément à la vision géopolitique du Grand Jeu, qui commence au XIXe siècle avec la rivalité entre Londres et Moscou, puis théorisée par Halford Mackinder ou Zbigniew Brzeziński, la suprématie occidentale sur le monde exige une guerre totale, une guerre hybride consistant à harceler le continent eurasiatique par tous les moyens et sur tous les fronts pour essayer de le conquérir. L’opinion publique étant devenue pacifiste après 1945, les puissances occidentales ont opté pour de nouvelles méthodes militaires de type asymétrique, fondées essentiellement sur l’action clandestine et la furtivité, et faisant un usage important des petites unités, forces spéciales, paramilitaires, terroristes et civils militarisés sans le savoir au nom de causes humanitaires. Dans cette perspective, les États-Unis d’Amérique et leurs colonies européennes sous tutelle de l’OTAN ont élaboré après 1945 des réseaux paramilitaires et terroristes surnommés Stay Behind ou Gladio, dont les membres sont recrutés essentiellement dans trois milieux politiques : extrême-droite, extrême-gauche et islamisme.
Pour mener sa guerre hybride mondiale, l’OTAN a souvent recours à des forces de procuration, créées ex nihilo ou récupérées dans des viviers pré-existants, et qui vont du régiment Azov néo-nazi aux black-blocs antifascistes en passant par l’État islamique (Daech). Gerhard von Mende (1904-1963), un intellectuel allemand qui adhéra au nazisme et devint ministre du Troisième Reich pour les territoires de l’Est, est une figure pionnière de l’utilisation des groupes islamistes comme facteurs de déstabilisation. Son biographe Ian Johnson (prix Pulitzer 2001) le considère comme le véritable fondateur de cette branche des réseaux Gladio. L’éditeur présente ainsi l’ouvrage :
Ian Johnson, lui, s’est penché sur les débuts de la Guerre froide en racontant l’histoire méconnue de musulmans soviétiques passés dans le camp allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. En devenant de par la volonté des agents nazis un outil de propagande antisoviétique, ils établirent à leur insu un lien ténu, dont nul n’aurait alors imaginé les conséquences, entre l’islam politique et l’Occident. Pendant que les agents des services de renseignement ouest-allemands et américains luttaient en vue de s’assurer le contrôle de cette communauté musulmane influente mais impénétrable – dont le combat clandestin s’organisait depuis la paisible mosquée de Munich –, l’islam radical installa sa première tête de pont en Occident. En s’appuyant sur un nombre impressionnant de sources (dont certaines accessibles depuis peu seulement aux chercheurs), Une Mosquée à Munich s’attache à un érudit nazi [G. von Mende] ayant pris la tête d’un réseau d’espions dans l’après-guerre, à des dirigeants musulmans du monde entier, dont certains, membres des Frères musulmans, et à des agents de la CIA naïfs résolus à employer une nouvelle arme contre le communisme : l’islam. »1
Peu après les attentats du 11 septembre 2001, Sibel Edmonds, une ancienne employée du FBI devenue « lanceuse d’alertes », révélait l’existence depuis les années 1990 d’un « Gladio B » embauchant et formant des djihadistes pour des opérations au service de l’OTAN. Depuis le début de son existence publique en 2002, Sibel Edmonds a grandement contribué à documenter l’existence de ce Gladio B américano-islamiste, au prix d’un retentissant scandale non sans répercussions pour les milieux du renseignement états-unien, même si moins médiatisé que celui provoqué par Edward Snowden avec la NSA quelques années plus tard. Après avoir été mise à la porte du FBI et défrayé la chronique, Sibel Edmonds a d’ailleurs créé sa propre organisation de whistleblowing, dont le site s’appelle Boiling Frogs Post. La plupart des médias ont cherché à étouffer l’affaire, qui dure maintenant depuis une quinzaine d’années, mais des journalistes et des chercheurs en renseignement participatif et sources ouvertes l’ont relancée en 2013 en prenant contact avec Sibel Edmonds. James Corbett par exemple, qui débutait le 30 janvier 2013 sur son site The Corbett Report une série d’entretiens vidéo avec elle. Le 21 mai 2013, Corbett faisait un émule en la personne du journaliste d’investigation Nafeez Mosaddeq Ahmed, lequel publiait un long article, devenu une référence, rédigé sur la base d’entretiens menés avec Sibel Edmonds :
Dans son entretien de mars, Edmonds a dit que les opérations du Pentagone avec les islamistes étaient une "extension" d’un programme original "Gladio" découvert dans les années 1970 en Italie, lui-même partie d’une opération clandestine de l’OTAN à l’échelle de l’Europe qui commença dès les années 1940. Comme l’historien suisse, le Dr Daniele Ganser, l’a consigné dans son ouvrage séminal, Les armées secrètes de l’OTAN, une enquête parlementaire officielle italienne a confirmé que le MI6 britannique et la CIA ont établi un réseau d’armées paramilitaires secrètes "Stay Behind", composées de collaborateurs fascistes et nazis. (…) Alors que la réalité de l’existence du Gladio en Europe est devenue un fait historique, Edmonds a affirmé que la même stratégie a été adoptée par le Pentagone dans les années 1990 sur un nouveau théâtre d’opérations, à savoir l’Asie. "Au lieu d’utiliser des néo-nazis, ils ont utilisé des moudjahidines travaillant sous divers Ben Laden, ou Al-Zawahiri", a-t-elle dit. »2
Une étape cruciale de la constitution de ce Gladio B nous fait remonter à la fin des années 1970, quand la CIA entra en Afghanistan pour y soutenir des combattants islamistes et leur faire mener par délégation une guerre d’usure contre l’URSS. Le 15 janvier 1998, Zbigniew Brzeziński répondait à un entretien du Nouvel Observateur :
Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidines a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. » Et à la question du journaliste Vincent Jauvert « Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ? », Brzeziński répondait « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »3
De son côté, Hillary Clinton déclarait publiquement et à deux reprises que les USA avaient effectivement créé des groupes paramilitaires islamistes. La première occurrence est celle du 23 mars 2009, dans une audition relative au budget du département d’État à la Chambre des représentants du Congrès américain (House Appropriations Subcommittee on State, Foreign Operations, and Related Programs). Les propos de Clinton capturés en vidéo à l’époque (cf. Hillary Clinton We created Al Qaeda, YouTube) sont retranscrits dans un ouvrage du journaliste pakistanais Imtiaz Gul sur les talibans et Ben Laden :
Souvenons-nous que les gens que nous combattons aujourd’hui, nous les avons fondés il y a 20 ans. Nous l’avons fait parce que nous étions enfermés dans un combat avec l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan et nous ne voulions pas la voir contrôler l’Asie centrale. Et nous nous sommes mis au travail. Le président Reagan en coopération avec le Congrès dirigé par les Démocrates a dit : "Vous savez quoi ? C’est une sacrée bonne idée ! Traitons avec l’ISI [services secrets pakistanais] et les militaires pakistanais et recrutons ces moudjahidines. Et faisons venir des gens d’Arabie saoudite et d’autres endroits pour importer leur marque wahhabite de l’islam, et nous pourrons battre l’Union soviétique". »4
En important le wahhabisme saoudien en Afghanistan, l’ingénierie sociale atlantiste réalisait ce que l’on pourrait appeler un bouturage culturel, ou une greffe identitaire, sorte de métissage sur le modèle de la world music et des expériences culinaires dites de fusion. C’est ainsi que naissait une nouvelle forme d’identité islamique dont la création était placée sous tutelle occidentale du début à la fin, un hybride « wahhabite afghan » qui produira les talibans et qui ne s’est pas développé de lui-même, mais au prix d’une intervention étrangère à l’islam. Le second passage aux aveux d’Hillary Clinton fut à l’occasion d’un entretien sur le plateau de Fox News en 2010 à propos des mauvaises relations avec le Pakistan, pays où les USA créèrent pour leurs besoins des paramilitaires islamistes :
Quand l’Union soviétique a envahi l’Afghanistan, nous avons eu cette brillante idée d’aller au Pakistan et de créer une force de moudjahidines, de les équiper avec des missiles Stinger et tout le reste pour aller au contact des Soviétiques en Afghanistan. Et ce fut couronné de succès. Les Soviétiques quittèrent l’Afghanistan, et nous avons dit "bien, au revoir", en laissant ces gens, qui étaient fanatiques, en Afghanistan, au Pakistan, en les laissant entraînés, convenablement armés, et qui formaient alors une masse que, franchement, à l’époque, nous n’avons pas reconnue. À l’époque, nous étions si contents de voir l’Union soviétique tomber, nous avons pensé que tout irait bien désormais. Rétrospectivement, les gens contre lesquels nous nous battons aujourd’hui, nous les avons soutenus dans le combat contre les Soviétiques. »5
Depuis leur entrée en Afghanistan en 1979, les USA n’ont jamais cessé de mettre sur pied des forces de procuration islamistes. Après la chute de l’URSS, l’ennemi numéro 1 ayant disparu, un nouvel objectif est apparu, dont la correspondance d’Hillary Clinton fournit un indice. Pour rappel, en mars 2015, l’ex-première dame des États-Unis était accusée d’avoir mis en danger la sécurité des États-Unis. Qu’avait-elle fait de si grave ? Alors qu’elle était secrétaire d’État de 2009 à 2013 (ministre des Affaires étrangères), elle avait utilisé sa messagerie électronique personnelle pour communiquer depuis son poste ministériel, contrevenant au protocole qui lui commandait d’utiliser l’adresse standard sécurisée mise à disposition par l’administration. C’était l’affaire de l’Emailgate, qui lui coûta l’élection présidentielle de 2016. Pour couper court à la polémique pendant la campagne électorale, Hillary rendait publique une partie des courriels mis en cause. L’un des messages, déclassifié en novembre 2015, était un rapport de situation sur la Syrie datant de 2012 :
La meilleure façon d’aider Israël à traiter la question de la capacité nucléaire croissante de l’Iran est d’aider le peuple syrien à renverser le régime de Bachar el-Assad. (...) Certains dirigeants militaires israéliens s’inquiètent vraiment de – mais ne peuvent pas parler de – perdre leur monopole nucléaire. (...) La direction d’Israël comprend bien pourquoi battre Assad est maintenant dans ses intérêts. Dans l’émission d’Amanpour de CNN la semaine dernière, le ministre de la Défense Ehud Barak a soutenu que "le renversement d’Assad sera un coup majeur porté à l’axe radical, le coup majeur contre l’Iran… (...) Washington devrait commencer par exprimer son empressement de fonctionner avec des alliés régionaux comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar pour organiser, former et armer les forces rebelles syriennes. »6
En février 2016, l’économiste Jeffrey Sachs, conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies (son vrai patron selon certains), connu pour son concept de « thérapie de choc » élaboré quand il travaillait en Europe de l’Est avec George Soros, résumait dans un article ce que tout le monde sait aux USA, y compris dans les milieux non spécialistes des affaires militaires :
Comme tout observateur averti l’a bien compris, la guerre en Syrie n’a pas tellement de rapport avec Bachar el-Assad, ni même avec la Syrie. C’est surtout une guerre par procuration avec l’Iran. Et le bain de sang n’en est que plus tragique et malheureux pour cette raison. L’Arabie saoudite et la Turquie, les principales puissances sunnites au Moyen-Orient, perçoivent l’Iran, la grande puissance chiite, comme un concurrent en termes d’influence et de pouvoir dans la région. La droite israélienne voit l’Iran comme un ennemi implacable qui contrôle le Hezbollah, une organisation militante chiite qui opère au Liban, un État limitrophe d’Israël. C’est pourquoi la Turquie, l’Arabie saoudite et Israël ont tous réclamé l’élimination de l’influence iranienne en Syrie. »7
Aider Israël à renverser la Syrie au moyen de « forces rebelles » organisées, financées, formées et armées par une coalition internationale sous tutelle de Washington et Bruxelles, telle est l’intention des pro-israéliens américains, qu’ils soient démocrates ou républicains. Le concept de « force de procuration » semble apparaître officiellement pour la première fois dans un rapport israélo-américain dont le néoconservateur Richard Perle fut le principal responsable (Study Group Leader), remis à Benjamin Netanyahou en 1996 et intitulé A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm (Une rupture nette : une nouvelle stratégie pour sécuriser le domaine). Conformément à la feuille de route formulée par Oded Yinon en 1982 – le morcellement du Proche-Orient en petits États faibles – et en préparation de la guerre lancée contre la Syrie en 2011 sous forme d’une révolution colorée dérivant en conflit hybride, ce texte énonce l’essentiel de la stratégie du Grand Israël dans la région :
La Syrie lance un défi à Israël sur le sol libanais. Une approche efficace, avec laquelle les Américains peuvent sympathiser, serait si Israël prenait l’initiative stratégique le long de ses frontières du nord en visant le Hezbollah, la Syrie et l’Iran, en tant que principaux agents d’agression au Liban, en incluant : (...) la mise en parallèle du comportement de la Syrie en établissant le précédent que le territoire syrien n’est pas immunisé contre des attaques émanant du Liban par les forces de procuration israéliennes. (…) Israël peut façonner son environnement stratégique en coopération avec la Turquie et la Jordanie, par l’affaiblissement, l’encerclement et même le refoulement de la Syrie. Cet effort peut se concentrer sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak – un important objectif stratégique israélien à part entière – comme un moyen de déjouer les ambitions régionales de la Syrie. (…) Par-dessus tout, il est compréhensible qu’Israël ait un intérêt à soutenir diplomatiquement, militairement et du point de vue opérationnel les actions de la Turquie et de la Jordanie contre la Syrie, de même qu’à garantir des alliances tribales avec des tribus arabes qui traversent le territoire syrien et sont hostiles à l’élite dirigeante syrienne. »8
Ces forces de procuration islamistes sont recrutées jusqu’en ex-Yougoslavie, de la Bosnie au Kosovo. C’est là qu’est né à la fin des années 1980 l’un des représentants du djihadisme le plus sanglant, Lavdrim Muhaxheri, qui s’est illustré par des exécutions atroces au couteau et au lance-roquettes. Le média kosovar Gazeta Express nous rappelle quelques éléments de sa biographie :
Lavdrim Muhaxheri, qui est maintenant un chef des rebelles albanais ethniques dans le groupe paramilitaire de l’État islamique en Irak et au levant (ISIS), dans la guerre en Syrie et Irak, a travaillé pour le camp américain Bondsteel de la KFOR [force de l’OTAN au Kosovo] et pour l’OTAN en Afghanistan. (…) Lavdrim Muhaxheri rend compte directement au commandant Abou Al-Bagdadi. »9
Dans son ouvrage de 2005, Comment le Djihad est arrivé en Europe, le journaliste d’investigation allemand Jürgen Elsässer offre également une mine d’informations sur les étapes historiques de la création du Gladio B, notamment la destruction de la Yougoslavie par l’OTAN et l’installation dans cette région du globe d’un foyer islamiste sous son contrôle. Dans sa préface à l’ouvrage, Jean-Pierre Chevènement fait quelques remarques acérées :
Pourquoi ce soutien apparemment aveugle de la politique américaine, à travers services spéciaux et entreprises mercenaires, à la création d’un État musulman au cœur de l’ancienne Yougoslavie ? Les États-Unis étaient-ils poussés par le noble idéal de l’autodétermination des peuples ? Ou bien poursuivaient-ils un but plus obscur dont le monde musulman, en définitive, aurait été le jouet ? (…) Le livre de Jürgen Elsässer est fort instructif sur le rôle des services spéciaux dans la manipulation des conflits (et des opinions publiques droguées aux idéologies identitaires). »10
Ces réflexions sur la création par des non-musulmans d’organisations terroristes musulmanes pouvant atteindre la taille d’un État étaient confirmées par un rapport du renseignement militaire américain (Defense Intelligence Agency, DIA) déclassifié en 2015. Le mémorandum fut diffusé sous l’impulsion de l’ancien directeur de la DIA, le Général Michael Flynn, conseiller de Donald Trump à la sécurité nationale, pour essayer de peser médiatiquement dans la politique étrangère des USA. Le document daté du mois d’août 2012 fait un état des lieux de la guerre en Syrie et éclaire d’un jour nouveau le soutien occidental à l’opposition djihadiste (salafistes, Frères musulmans, Al-Qaïda) et les conditions d’émergence de l’État islamique, encore nommé Daech, ISIS ou ISIL, voulu par les Occidentaux pour mieux lutter contre le régime de Bachar el-Assad :
La situation générale : A. En interne, les événements prennent une tournure clairement sectaire. B. Les salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak (AQI) sont les forces majeures conduisant l’insurrection en Syrie. C. L’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition ; tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime. (…) C. Si la situation se décante, il y a la possibilité d’établir une principauté salafiste déclarée ou non en Syrie orientale (Hasaka et Der Zor) et c’est exactement ce que les puissances de soutien à l’opposition veulent, pour isoler le régime syrien, qui est considéré comme la profondeur stratégique de l’expansion chiite (l’Irak et l’Iran). »11
Ce que les anglophones appellent le state building, c’est-à-dire la fabrication d’États placés dès leur naissance sous contrôle étranger, est un volet de la politique coloniale anglo-américaine et israélienne, dont l’un des fleurons est l’État islamique. Ces révélations étaient confirmées par un autre haut gradé américain, le Général Wesley Clark, qui fut le commandant suprême des forces militaires de l’OTAN en Europe (SACEUR) de 1997 à 2001 :
Le général Wesley Clark, homme politique et ancien général des forces armées des États-Unis a déclaré dans une interview avec la chaîne américaine CNN que "l’État islamique (l’organisation terroriste Daech) a été créé grâce au financement de nos amis et de nos alliés… dans le but de se battre jusqu’à la mort contre le Hezbollah". (...) En d’autres termes, l’objectif principal de créer Daesh, selon Clark, n’est autre que d’assurer la sécurité d’Israël face au Hezbollah, sa principale bête noire. Les propos de Wesley Clark viennent également confirmer les accusations iraniennes, irakiennes et syriennes, selon lesquelles Daesh a été créé par la CIA. »12
Le 17 décembre 2014, un militaire français, le Général Vincent Desportes, professeur associé à Sciences Po Paris, apportait un éclairage similaire dans un débat en séance publique au Sénat sur la prolongation de l’opération Chammal en Irak :
Daech dispose d’équipements militaires nombreux, rustiques, mais aussi lourds et sophistiqués. Plus qu’à une mouvance terroriste, nous sommes confrontés à une véritable armée encadrée par des militaires professionnels. Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les États-Unis. Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident –, d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les États-Unis. Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion. Il est puissant, même s’il est marqué de profondes vulnérabilités. Il est puissant mais il sera détruit. C’est sûr. Il n’a pas d’autre vocation que de disparaître. »13
Huit ans auparavant, en 2006, l’ambassadeur des USA en Syrie, William Roebuck, rédigeait une note classée secrète détaillant les faiblesses et vulnérabilités du gouvernement de Bachar el-Assad à exploiter pour le faire tomber. Le câble évoque notamment des stratagèmes de management des perceptions et de guerre psychologique pour démoraliser le gouvernement syrien et ses alliés, tout en renforçant le soutien médiatique aux djihadistes. Parmi les destinataires, la Maison-Blanche et le département d’État, mais aussi la délégation des USA à la Commission européenne, l’ONU, la Ligue des États arabes et « Israël Tel-Aviv », sans plus de précisions :
Rendre publique la présence de passage (ou concentrée extérieurement) de groupes extrémistes en Syrie, sans se limiter à la mention du Hamas et du Jihad islamique palestinien. Rendre publics les efforts syriens contre ces groupes extrémistes d’une façon qui suggère la faiblesse, des signes d’instabilité et de choc en retour non contrôlé. L’argument du gouvernement syrien (d’habitude utilisé après des attaques terroristes en Syrie) également victime du terrorisme devrait être utilisé contre lui pour donner plus d’importance aux signes croissants d’instabilité en Syrie. »14
Le soutien institutionnel occidental au terrorisme islamiste devint flagrant lors de la libération d’Alep en décembre 2016. Alors que l’armée syrienne et ses alliés reprenaient le contrôle de cette ville clé, un système politico-médiatique occidental complètement paniqué appelait d’une seule voix à épargner les djihadistes qui l’occupaient depuis quatre ans. Le 19 décembre, Bachar Ja’afari, ambassadeur de la Syrie à l’ONU, révélait en conférence de presse les noms de plusieurs officiers militaires étrangers de nationalité saoudienne, qatari, turque, jordanienne, marocaine, américaine et israélienne, capturés à Alep en compagnie de leurs collaborateurs paramilitaires islamistes. En juin 2016, l’hebdomadaire français L’Express avait déjà titré un article « Pourquoi le déclin de Daech n’est pas forcément une bonne nouvelle », se désolant de voir l’organisation djihadiste perdre du terrain et s’inquiétant d’une possible victoire du gouvernement syrien :
En Syrie, si les opposants au régime d’Assad l’emportaient, la population, libérée de Daech verrait les horreurs du groupe djihadiste, "comme un atroce cauchemar qui a heureusement pris fin" avance le chercheur Gilles Dorronsoro dans Le Monde. Mais si les territoires de l’EI étaient repris par le régime et à nouveau soumis à sa terreur, les Syriens se souviendraient de l’ère Daech comme d’une période "finalement pas si terrible, en comparaison..." »15
(…)
****
Notes.
1) Ian Johnson, Une Mosquée à Munich – Les Nazis, la CIA et la montée des Frères musulmans, Jean-Claude Lattès, 2011.
2) « Whistleblower : Al Qaeda Chief was US Asset - Sunday Times Exposé of Pentagon Terror Ties "Pulled" After U.S. State Department Interference... and the Mark Grossman Connection », The Cutting Edge, 21/05/13 : « In her March interview with this author, Edmonds said that the Pentagon operations with Islamists were an "extension" of an original "Gladio" programme uncovered in the 1970s in Italy, part of an EU-wide NATO covert operation that began as early as the 1940s. As Swiss historian Dr. Daniele Ganser records in his seminal book, NATO’s Secret Armies, an official Italian parliamentary inquiry confirmed that British MI6 and the CIA had established a network of secret "stay-behind" paramilitary armies, staffed by fascist and Nazi collaborators. (...) While the reality of Gladio’s existence in Europe is a matter of historical record, Edmonds contends the same strategy was adopted by the Pentagon in the 1990s in a new theatre of operations, namely, Asia. "Instead of using neo-Nazis, they used mujahideen working under various bin Ladens, as well as al-Zawahiri", she said. »
https://www.nafeezahmed.net/thecuttingedge//2013/05/whistleblower-al-qaeda-chief-was-us.html
3) « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes… », Le Nouvel Observateur, 15/01/98.
https://web.archive.org/web/20071209235954/http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p19980115/articles/a19460-.html
4) Imtiaz Gul, Pakistan : Before and After Osama, Roli Books, 2012 : « Let’s remember here… the people we are fighting today we funded them twenty years ago… and we did it because we were locked in a struggle with the Soviet Union. They invaded Afghanistan and we did not want to see them control Central Asia and we went to work… and it was President Reagan in partnership with Congress led by Democrats who said you know what it sounds like a pretty good idea… let’s deal with the ISI and the Pakistan military and let’s go recruit these mujahideen. And great, let them come from Saudi Arabia and other countries, importing their Wahabi brand of Islam so that we can go beat the Soviet Union. »
5) « Hillary Clinton : "It Would Be a Mistake" to Walk Away from Pakistan », Fox News, 19/07/10 : « Because when the Soviet Union invaded Afghanistan we had this brilliant idea we were going to come to Pakistan and create a force of mujahedeen and equip them with stinger missiles and everything else to go after the Soviets inside Afghanistan. And we were successful. The Soviets left Afghanistan, and then we said great, good-bye, leaving these trained people, who were fanatical, in Afghanistan and Pakistan, leaving them well-armed, creating a mess, frankly, that at the time we didn’t really recognize, we were just so happy to see the Soviet Union fall and we thought fine we are OK now everything is going to be so much better. Now you look back. The people we are fighting today, we were supporting in the fight the soviets. »
https://2009-2017.state.gov/secretary/20092013clinton/rm/2010/07/144969.htm
6) « New Iran and Syria 2.DOC. Unclassified U.S. Department of State Case No. F-2014-20439 Doc No. C05794498 Date : 11/30/2015 », Hillary Clinton Email Archive, Wikileaks : « The best way to help Israel deal with Iran’s growing nuclear capability is to help the people of Syria overthrow the regime of Bashar Assad. (...) What Israeli military leaders really worry about -- but cannot talk about -- is losing their nuclear monopoly. (...) Israel’s leadership understands well why defeating Assad is now in its interests. Speaking on CNN’s Amanpour show last week, Defense Minister Ehud Barak argued that "the toppling down of Assad will be a major blow to the radical axis, major blow to Iran.... (...) Washington should start by expressing its willingness to work with regional allies like Turkey, Saudi Arabia, and Qatar to organize, train and arm Syrian rebel forces. »
https://wikileaks.org/clinton-emails/emailid/18328#efmADMAFf
7) « Hillary Clinton and the Syrian Bloodbath », The Huffington Post, 14/02/16 : « As every knowledgeable observer understands, the Syrian War is not mostly about Bashar al-Assad, or even about Syria itself. It is mostly a proxy war, about Iran. And the bloodbath is doubly tragic and misguided for that reason. Saudi Arabia and Turkey, the leading Sunni powers in the Middle East, view Iran, the leading Shia power, as a regional rival for power and influence. Right-wing Israelis view Iran as an implacable foe that controls Hezbollah, a Shi’a militant group operating in Lebanon, a border state of Israel. Thus, Saudi Arabia, Turkey, and Israel have all clamored to remove Iran’s influence in Syria. »
https://www.huffpost.com/entry/hillary-clinton-and-the-s_b_9231190
8) A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm, Study Group on « A New Israeli Strategy Toward 2000 », The Institute for Advanced Strategic and Political Studies Jerusalem, Washington, 1996 : « Syria challenges Israel on Lebanese soil. An effective approach, and one with which American can sympathize, would be if Israel seized the strategic initiative along its northern borders by engaging Hizballah, Syria, and Iran, as the principal agents of aggression in Lebanon, including by : (…) paralleling Syria’s behavior by establishing the precedent that Syrian territory is not immune to attacks emanating from Lebanon by Israeli proxy forces. (…) Israel can shape its strategic environment, in cooperation with Turkey and Jordan, by weakening, containing, and even rolling back Syria. This effort can focus on removing Saddam Hussein from power in Iraq — an important Israeli strategic objective in its own right — as a means of foiling Syria’s regional ambitions. (...) Most important, it is understandable that Israel has an interest supporting diplomatically, militarily and operationally Turkey’s and Jordan’s actions against Syria, such as securing tribal alliances with Arab tribes that cross into Syrian territory and are hostile to the Syrian ruling elite. »
http://www.dougfeith.com/docs/Clean_Break.pdf
9) « Who is Lavdrim Muhaxheri ? », Gazeta Express, 20/08/14 : « Lavdrim Muhaxheri, who is now a leader of ethnic Albanian rebels paramilitary group of the Islamic State in Iraq and Shami (ISIS), the war in Syria and Iraq, has worked for American KFOR’in in camp "Bondsteel" and NATO in Afghanistan. (…) Lavdim Muhaxheri reports directly to the commander "Abu al-Baghdad". »
http://web.archive.org/web/20140928082307/http://www.gazetaexpress.com/en/news/who-is-lavdrim-muhaxheri-69-37296/
10) Jürgen Elsässer, Comment le Djihad est arrivé en Europe, Xenia, 2006.
11) « Pgs. 287-293 (291) JW v DOD and State 14-812 », Judicial Watch, 18/05/15 : « The general situation : A. Internally, events are taking a clear sectarian direction. B. The salafist, the muslim brotherhood, and AQI are the major forces driving the insurgency in Syria. C. The West, Gulf countries, and Turkey support the opposition : while Russia, China, and Iran support the regime. (…) C. If the situation unravels there is the possibility of establishing a declared or undeclared salafist principality in eastern Syria (Hasaka and Der Zor), and this is exactly what the supporting powers to the opposition want, in order to isolate the Syrian regime, which is considered the strategic depth of the Shia expansion (Iraq and Iran). »
https://www.judicialwatch.org/documents/pgs-287-293-291-jw-v-dod-and-state-14-812-2/
12) « Le général Wesley Clark : "Nos amis et alliés ont fondé Daesh pour détruire le Hezbollah" », Algérie 1, 21/02/15.
https://www.legrandsoir.info/le-general-wesley-clark-nos-amis-et-allies-ont-fonde-daesh-pour-detruire-le-hezbollah-video.html
13) Comptes rendus de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des forces armées », Sénat.fr, 17/12/14.
http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20141215/etr.html#toc7
14) « Influencing the SARG [Syrian Arab Republic Government] in the End of 2006 », Wikileaks, 13/12/06 : « Publicize presence of transiting (or externally focused) extremist groups in Syria, not limited to mention of Hamas and PIJ. Publicize Syrian efforts against extremist groups in a way that suggests weakness, signs of instability, and uncontrolled blowback. The SARG’s argument (usually used after terror attacks in Syria) that it too is a victim of terrorism should be used against it to give greater prominence to increasing signs of instability within Syria. »
https://wikileaks.org/plusd/cables/06DAMASCUS5399_a.html
15) « Pourquoi le déclin de Daech n’est pas forcément une bonne nouvelle », L’Express, 11/06/16.
https://www.lexpress.fr/monde/proche-moyen-orient/pourquoi-le-declin-de-daech-n-est-pas-forcement-une-bonne-nouvelle_1799499.html
Piero San Giorgio
Pierre Hillard
Éric Verhaeghe
Frédéric Delavier
Lucien Cerise
Francis Cousin
Youssef Hindi
Joseph A. Tainter
Modeste Schwartz
Pierre-Antoine Plaquevent
Philippe de Vulpillières
Jean-Loup Izambert
Alexandre Caget
Vol West
Cris Millennium
Dmitry Orlov
Jean-Philippe Lévêque
Iurie Roșca
Michel Drac
Laurent Obertone
Édouard Husson
Xavier Moreau
Laurent Ozon
Robert Steuckers
Pepe Escobar