« La guerre hybride de l’OTAN en Ukraine » (4/4) I Reportage de Lucien Cerise (2016)  

En 2017, les anciennes éditions Le Retour aux Sources publiaient mon livre intitulé « Retour sur Maïdan – La guerre hybride de l’OTAN ». J’avais commencé à le rédiger en février 2014 pour essayer de comprendre les raisons du traitement occidental très orienté, systématiquement antirusse, des événements insurrectionnels de l’hiver 2013-2014 en Ukraine. Il me semblait urgent de critiquer la parole dominante, d’autant plus que ce coup d’État pouvait dégénérer en conflit mondial opposant l’OTAN à la Russie et ses alliés. Le fil conducteur de l’ouvrage était une question, toujours d’actualité en 2022 : « Pourquoi les médias occidentaux nous demandent-ils avec une telle insistance de soutenir l’Ukraine et de haïr la Russie ? » Afin d’enrichir ma documentation, je suis allé en 2016 quelques jours dans la capitale ukrainienne, pour voir de mes yeux le cadre urbain du putsch de Kiev, dont la place centrale, dite Maïdan, fut l’épicentre. Les quatre articles que j’ai écrits à l’époque pour accompagner la promotion du livre sont illustrés par des clichés personnels pris sur place et des sources trouvées sur internet. Je les ai revus et mis à jour pour cette nouvelle publication, en complément de la nouvelle édition de l’ouvrage par Culture & Racines.
- Lucien Cerise.

PARTIE IV


Le 22 février marque la date anniversaire de la révolution de Maïdan, coup d’État ukrainien dont le théâtre a été pour les médias de masse la très mal nommée « Place de l’Indépendance », à Kiev (ci-dessus). Pourquoi cette place porte-t-elle mal son nom ? Parce que cette révolution n’a fait qu’accroître la domination étrangère sur l’Ukraine pour, d’une part, l’annexer au mode de vie occidental libéral et libertaire et, d’autre part, transformer ce pays en base militaire géante afin d’attaquer la Russie directement sur ses frontières. Cette place centrale de Kiev a donc été l’épicentre de deux révolutions colorées en Ukraine, à dix ans d’intervalle : la Révolution Orange pendant l’hiver 2004-2005 et l’EuroMaïdan pendant l’hiver 2013-2014. Ces deux événements présentent des physionomies assez semblables. À chaque fois, une coalition allant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite et soutenue par des acteurs supranationaux (OTAN, UE, George Soros) s’en prend à l’homme politique ukrainien Victor Yanoukovitch, réputé pro-russe, en faisant annuler sa victoire aux élections présidentielles de novembre 2004 ou en le faisant fuir hors du pays le 22 février 2014… après sa victoire aux présidentielles de 2010. Cette date marque aussi : 1) le basculement de l’Ukraine dans le camp globaliste – l’accord d’association avec l’Union Européenne a été signé en 2014 et est entré en vigueur en 2017 ; 2) l’ouverture du front de l’Est de la Troisième Guerre mondiale – avec l’intégration en cours de l’Ukraine dans l’OTAN et son idéologie mortifère de la « diversité inclusive » et de la « société ouverte ». Sous l’autorité des troupes américaines qui occupent son territoire, l’Ukraine est engagée aujourd’hui dans un processus de transformation complète de son identité pour devenir l’une des pointes de cette guerre hybride mondialiste visant à conquérir l’entièreté du continent eurasiatique. Si les soi-disant « nationalistes » sont les idiots utiles de ce cauchemar, tous les Ukrainiens ne sont pas dupes de ce qui se déroule dans leur pays. Trois mois presque jour pour jour avant la chute du Président Yanoukovitch, le parlementaire Oleg Tsariov annonçait qu’un coup d’État était en préparation et sur le point d’être lancé :

Le 20 novembre 2013, la veille du refus par le gouvernement ukrainien de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, le député Oleg Tsariov dénonçait à la Rada (Parlement) l’ingérence des États-Unis via leur ambassade à Kiev, les accusant de travailler au déclenchement d’une guerre civile en Ukraine, notamment par le biais des TechCamps. »

 
Qu’est-ce qu’un TechCamp ? Il s’agit d’un forum proposant des ateliers de formation aux nouvelles technologies de l’information et de la communication et aux méthodes de marketing des idées et d’ingénierie sociale. Qui organise ces stages et dans quel but ? Le département d’État des USA et son Bureau de la diplomatie électronique, autrement dit la CIA et sa branche civile, la NED, organisent ces stages pour recruter des individus dans les populations locales et leur apprendre à influencer l’opinion publique en faveur des USA par le biais des réseaux sociaux, donc à faire de l’agit-prop atlantiste. En clair, il s’agit de transformer un maximum de civils en spin-doctors chargés de retourner leurs concitoyens en faveur des USA. Il s’agit donc simplement d’un outil de soft power et de fabrique du consentement au colonialisme qui s’inscrit dans le programme plus général des révolutions colorées théorisées par Gene Sharp (1928-2018) et l’institut Albert Einstein. Un reportage donne la parole à plusieurs personnes appartenant à ces réseaux d’influence et ayant pris part à ces initiatives en 2012 pour préparer la révolution en Ukraine qui aura lieu l’année suivante : Alec Ross, conseiller d’Hillary Clinton ; John Tefft, ambassadeur des USA à Kiev ; Jamie Findlater, Bureau de la diplomatie électronique des USA ; Jeff Kaplan, formateur Open Government ; Samantha Barry, formatrice de la BBC ; Yevghen Zelenko, délégation de l’ONU en Ukraine, Mykola Kostinyansky, de l’ONG Opora :

L’ambassade des États-Unis accueille le TechCamp de Kiev au Centre culturel Master Class à Kiev, en Ukraine, les 12 et 13 septembre. Le TechCamp de Kiev marque le 14ème TechCamp soutenant la Société civile 2.0 de Hillary Clinton, une initiative qui renforce la culture numérique des organisations de la société civile dans le monde. »

Source : « TechCamp Kyiv 2012 ».


Vue depuis la chambre de l’Hôtel Kiev où j’ai dormi, au 16e étage. L’hôtel compte 18 étages. Entre les deux, le 17e étage est fermé aux clients, réquisitionné par les putschistes de 2014 et accessible seulement par un ascenseur sur les trois que compte le hall d’accueil de l’hôtel. L’entrée de cet ascenseur est elle-même protégée par un paravent en vitres opaques, un portique détecteur de métaux et une sentinelle en tenue de combat postée 24h/24. Dans les deux autres ascenseurs réservés à la clientèle, le bouton du 17e étage a carrément été désactivé et ne s’allume plus, comme s’il était en panne. Les Américains ont obtenu que l’accès de cet étage spécial soit privatisé et entièrement basculé sur le troisième ascenseur, afin de mieux surveiller le niveau où leurs supplétifs ont établi leurs quartiers : Arsen Avakov, ministre de l’Intérieur et patron du régiment Azov, et Andriy Parubiy, le cerveau de l’EuroMaïdan, président du parlement en 2016. Bizarrement, le 18e étage reste accessible par les deux ascenseurs publics. J’ai pressé le bouton pour m’y rendre mais je n’ai pas osé en franchir le seuil quand les portes se sont ouvertes sur ce qui ressemblait à une salle de guerre muséifiée, avec une table en bois et des cartes d’état-major accrochées au mur. Oleg Tsariov écrivait en août 2016 :

L’Hôtel Kiev est l’hôtel du parlement ukrainien (Verkhovna Rada), où résident souvent les députés qui ne sont pas de Kiev. Le 17e étage en entier est tenu dans le plus grand secret par le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, et ses assistants et gardes du corps. Le président du parlement, Andriy Parubiy, s’apprête à emménager à l’étage d’Avakov. Trois chambres doubles ont été spécialement réservées et sont en cours de rénovation pour lui. Une pour Parubiy lui-même et les deux autres pour ses assistants et sa garde. L’étage est desservi par un ascenseur séparé devant lequel se trouvent au rez-de-chaussée des gardes en service. »


L’Hôtel Kiev, vu de la rue : bloc de béton hérissé d’antennes et de paraboles, transformé en station d’écoutes de la CIA. Les gros moyens sont employés pour américaniser, occidentaliser, moderniser, globaliser, et finalement détruire le monde entier. Le mondialisme tient en une phrase : ouvrir les frontières et attaquer la Russie.

Dans le centre de Kiev se tient le marché couvert de la place de Bessarabie. Dans ses murs, un restaurant kebab halal nommé « Doner House », en anglais, ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Bientôt un Mac Donald’s halal sur Maïdan ? Dans son ouvrage de 2017, Le Marché halal ou l’invention d’une tradition, l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, de l’université d’Aix-Marseille, pose la question très « archéofuturiste » de la transformation d’une tradition par la modernité :

En 1997, après la publication des directives halal du Codex alimentarius, l’organisme de clarification des normes alimentaires reconnu par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le périmètre du halal s’est élargi au-delà de la viande et des produits carnés. Sont dorénavant "interdits" non seulement les viandes abattues de manière non islamique, mais aussi tout ce qui contient de l’alcool et des protéines animales non rituelles, y compris en dose infime. Ce qui constitue, de nos jours, la plupart des produits avec additifs, colorants et exhausteurs de goût. Les normes du Codex sont inspirées d’une conception rigoriste d’origine malaisienne, un pays ré-islamisé de façon autoritaire dans les années 1980, qui vend aujourd’hui de l’eau halal, c’est-à-dire embouteillée dans un environnement non contaminé par de l’illicite. Cela peut faire rire en Europe, mais mes indicateurs m’incitent à penser que cette conception arrivera ici aussi. »


À l’intérieur du marché couvert, les babouchkas de la région de Kiev viennent vendre les produits de leurs jardins, tant que ce n’est pas interdit. Ces cornichons sont-ils homologués par Bruxelles ? L’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union Européenne réclamé par les révolutionnaires de Maïdan va mettre un peu d’ordre dans tout ça. Vivement que l’OMC et son Codex alimentarius imposent en Ukraine leurs directives halal, mais aussi le certificat d’obtention végétale, le catalogue des semences autorisées et les OGM ! Voyons ce que dit le texte entré en vigueur à Kiev le 1er septembre 2017 :

La notion de "biotechnologie", alias OGM, apparaît au détour de l’une des 2134 pages de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne. Dernièrement, le pays a légiféré sur cette question, qui participe donc au "rapprochement" entre Kiev et Bruxelles. »


Dans la grande rue Krechatyk du centre de Kiev – équivalent des Champs-Élysées – une grande librairie bien achalandée vend de la grande littérature française : l’œuvre complète de Frédéric Beigbeder (БЕГБЕДЕР), traduite en ukrainien, dont son roman le plus connu, 99 francs (99 ФРНAКIВ).

Vive l’Europe ! Un groupe de rock des années 80, encore en vie et « Pour la première fois en Ukraine ! » (ВПEРШE B УKPAÏHI!). Alimentation, littérature, musique, sexualité, toutes les pathologies sociales du libéralisme se déversent dans les pays de l’Est depuis la chute du communisme. C’est le Grand remplacement de l’Homo Sovieticus par l’Homo Festivus :

À Kiev, la Semaine des Fiertés LGBT s’achevait ce 18 mai [2017] par une marche qui s’est tenue sans violences pour la seconde année consécutive. En Ukraine, des groupes minoritaires d’extrême droite sont encore très virulents envers la communauté homosexuelle. D’année en année, à la différence de la Russie voisine, la situation s’améliore et la Gay Pride a connu un réel succès cette année. Pour la première fois, des membres du gouvernement ont par ailleurs soutenu la marche. »


Adieu Mайдан !
 
Fin de la quatrième et dernière partie.

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