
Lectures françaises : Vous faites paraître un nouveau livre, « Les Permanences de la géopolitique et de la mystique russes, des Romanov à Vladimir Poutine »[1]. Pouvez-vous nous donner les raisons qui vous ont conduit à écrire cet ouvrage ?
Pierre Hillard : En raison de l'effondrement en cours du monde (crise financière de plus en plus aiguë, dédollarisation accélérée, guerre en Ukraine, le Kosovo en ébullition, la Chine et Taïwan, l'Iran, etc.), il s'avère que de nombreuses personnes cherchent désespérément une bouée de sauvetage, une forme de soutien moral. L'Église devenue conciliaire est l'alliée du mondialisme tandis que de nombreux chefs d'État européens se révèlent être à la pointe d'un système dépassant les prévisions pessimistes d'Orwell dans 1984. Tous les repères structurant les sociétés traditionnelles en Europe s'évanouissent. Dans ce véritable maelstrôm, la Russie de Vladimir Poutine présente toutes les apparences de la respectabilité avec la promotion de valeurs traditionnelles. Cet aspect rassurant incite de nombreux Européens à se tourner vers la Russie et à soutenir son régime. L'objectif de mon livre a été de démontrer la fausseté de la situation. En effet, sous des apparences dites classiques, les valeurs morales et sociétales promues par Poutine viennent directement du poids spirituel, économique et financier du monde loubavitch qui peut être défini, d'une certaine manière, comme les « cathos tradis » du monde juif. Concernant les lecteurs de Lectures Françaises et du monde catholique traditionnel en général, je rappelle que le monde juif, peu importe ses tendances libérales ou classiques, rejette violemment l'Incarnation et le péché originel. Qui plus est, Vladimir Poutine renforce le phénomène en favorisant la promotion de la Tradition primordiale, concept qui consiste sur fond de gnose (« connaissance » s'appuyant sur l'ésotérisme) à affirmer que toutes les religions et pensées traditionnelles reposent sur un fond commun. Pour ses partisans, celles-ci ne font que diverger par la suite sur la forme. Cette manière de raisonner est absolument opposée à la Révélation. Quand un Poutine célèbre le nouvel an juif en 2022 (Rosh Hashana) en affirmant :
La fête de Rosh Hashana sensibilise les croyants aux grands principes moraux qui constituent le fondement de toutes les religions du monde »
En Russie, une culture unique d’interaction entre toutes les religions du monde s’est développée depuis plus de mille ans. Il n’y a pas besoin d’effacer quoi que ce soit : ni les valeurs chrétiennes, ni les valeurs islamiques, ni les valeurs juives. D’autres religions du monde sont présentes dans notre pays. Nous devrions simplement nous traiter mutuellement avec respect. Dans de nombreuses régions de notre pays – je le sais de première main – les gens sortent ensemble, célèbrent les fêtes chrétiennes, islamiques, bouddhistes et juives, et le font avec enthousiasme, se félicitant et se congratulant les uns les autres ».
Je pense qu’un Saint Pie X n’aurait pas vraiment apprécié cet œcuménisme nourri à la sauce rabbinique.
L.F : Mais comme l’indique le titre de votre livre, vous traitez de l’histoire de la Russie sur le temps long…
P.H. : En effet, j’ai étudié l’Histoire de la Russie sur le temps long. On peut subdiviser essentiellement son histoire en quatre périodes :
1) L’arrivée des Vikings ou Varègues vers le IXème siècle, rapidement slavisés, donne naissance à la dynastie des Riourikides montant en puissance avec la conversion au christianisme de Vladimir 1er en 988. Cette dynastie disparaît à la fin du XVIème siècle ;
2) La fondation d’une nouvelle dynastie en 1613, celle de Romanov, qui perdure jusqu’en 1917 ;
3) De 1917 à 1991, nous avons le régime soviétique et ;
4) Une nouvelle Russie présentant un système démocratique assez particulier, car défini selon les normes autoritaires politico-historiques du pays sous Boris Eltsine puis Vladimir Poutine.
Au cours des mes recherches, je me suis rendu compte de l’imprégnation de l’occultisme et de la Kabbale (interprétation ésotérique du judaïsme rabbinique) au sein des élites politiques et religieuses russes. Le phénomène a commencé dès la mise en forme de l’État Russe.
L.F. : Pouvez-vous citer des exemples ?
P.H. : Ils sont nombreux. Nous trouvons des nombreux ouvrages ésotériques dans les bibliothèques des tsars et des dirigeants orthodoxes. Par exemple, nous pouvons citer le fameux ouvrage de magie de John Dee (1527 – 1608) au service d’Elizabeth 1er (fille d’Henry VIII), le Monas Hieroglyphica, disponible fans de nombreuses bibliothèques parmi les dirigeants politiques et religieux russes. Son fils, Arthur, médecin et kabbaliste a été conseiller du premier tsar Romanov, Michel Ier. Le phénomène s’est accéléré avec l’émergence de la franc-maçonnerie. Il faut savoir que les Anglais ont joué un rôle clef dans la diffusion de la maçonnerie en Russie. Créée en 1917, elle s’est implantée en Russie en 1731 grâce à un certain John Philipps. Mais c’est un autre Anglais, James Keith, qui a véritablement enraciné la phénome en prenant les rênes de la maçonnerie russe dès 1740 tout en étant intimement lié à la tsarine Élisabeth Ire. À la même période, son cousin, John Keith, devenait le maitre suprême de la maçonnerie anglaise. Par la suite, la maçonnerie russe n’a fait que prospérer dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle. Toute l’élite politique, diplomatique et militaire russe, sauf exception, était inféodé aux loges sous le règne de Catherine II. Les maçons russes ont même participé au fameux convent maçonnique de Wilhelmsbad en 1782 dont les chefs (le duc de Brunswick et le prince Charles de Hesse-Cassel) étaient affiliés aux « frères Asiatiques », super-loge maçonnique fondée par Moses Dobruska (1753-1794), petit cousin du messianiste Jacob Franck (1726-1791), synthétisant un christianisme abâtardi et la Kabbale. Dans ses Mémoires, rappelant les débats de ce convent maçonnique de 1782, Charles de Hesse-Cassel n’a pas hésité à écrire en parlant de la France :
Où j’appris déjà à Wilhelmsbad qu’on préméditait
une révolution ».
La Révolution de 1789 n’a donc pas surgi par hasard.
Portrait de Charles de Hesse-Cassel (1744-1836).
L.F : Quelles ont été les conséquences de cette infiltration maçonnique en Russie ?
P.H. : Elles ont littéralement « pourri » l’esprit de ces élites jusqu’à la famille impériale. Au cours du XIXème siècle, on assiste au développement de la théosophie, mélange de christianisme, de kabbale et d’influence bouddhiste et tibétaine. Un personnage clef s’est imposé : Helena Blavatsky (1831-1891). Cette femme est à l’origine de la création de la « Société théosophique » à New-York en 1875.
Fixée à Londres, elle conserve de nombreux contacts avec son pays d’origine d’autant plus que son cousin est Sergueï Witte, ministre du tsar Nicolas II. Cette théosophie s’est répandue dans tout l’Empire Russe en s’amalgamant au martinisme, courant philosophique et ésotérique judéo-chrétien. Cette diffusion du mouvement martiniste fut renforcée par l’appui d’occultistes français comme Maître Philippe de Papus. Nicolas II et son épouse témoignaient malheureusement une grande estime à l’égard des ces deux personnes.

Portait d’Helena Blavatsky (1831-1891).
Le couple impérial était imprégné d’occultisme au point d'afficher un svastika (croix gammée, mais dans le sens contraire des aiguilles d'une montre), emblème ancien issu des traditions bouddhistes et tibétaines. Le capot de la voiture de sport de Nicolas II était couronné d'un svastika tandis que son épouse affichait le même modèle sur la couverture de ses carnets intimes. Le lecteur pourra voir les photos en annexes dans mon livre. Alors que la franc-maçonnerie avait été interdite par son aïeul, Alexandre I
er en 1822, tout en conservant un personnel politique maçonnique aux postes clefs de l’État (méthode funeste permettant de continuer à empoissonner l’esprit des élites russes), celle-ci fut rétablie officiellement suite aux événement révolutionnaires de 1905 avec l'appui du Grand Orient de France. Il faut rappeler qu'aux XIXème et XXème siècles, des intellectuels russes ont propagé des concepts ésotérico-occultistes qui annonçaient le
New Age. C'est le cas avec Nicolaï Fedorov (1828-1903) dont les « idéaux » ont marqué les élites russes politiques, scientifiques et littéraires. Le philosophe Alexandre Douguine, acquis à l'occultisme, le reconnaît lui-même en alignant les principes dignes du transhumanisme.
Dans le cas russe, celui-ci porte un autre nom ; c'est le « cosmisme » :
1) La Mort est le Mal Absolu. Elle doit être vaincue par l'évolution générale de l'humanité.
2) La résurrection devra être faite, non par Dieu, mais par l'Homme, par l'Homme Nouveau théurgique.
3) La résurrection doit s'accomplir à l'aide des procédés scientifiques et psychiques. Toute l'Humanité doit nécessairement participer à cet Acte suprême.
4) L'Homme Nouveau doit acquérir le pouvoir absolu sur la Nature, il doit contrôler les phénomènes atmosphériques.
5) Le Temple comme la place du Sacré par excellence devrait se transformer en Musée (où le Sacré s'alliera à la science).
6) L'évolution de l'Humanité est arrivée à son acmé. Les hommes doivent commencer l'œuvre de la Résurrection de ses ancêtres ici et maintenant.
7) La chrétienté doit s'allier à l'Aryannité des ancêtres pour créer une Humanité Nouvelle, unifiée, théurgique, commune.
8) La Cause Commune, c'est la lutte scientifique, sociale, économique, culturelle, psychologique, spirituelle, industrielle, cosmique, contre la Mort et pour la Vie Absolue et Infinie. Fedorov nommait la stratégie de cette lutte « 1er Projet », tout court[2].
Précisons que le « cosmisme » russe présente unes spiritualité alors que son alter ego, le transhumanisme occidental, affiche un caractère plus « technicien » de prime abord. Cependant, dans les deux cas, il s'agit d'aboutir à l'éradication de la Révélation.
Fiodorov était connu comme le « Socrate de Moscou ». Les enseignements de Fiodorov ont eu une influence majeure sur le pionnier russe des fusées Tsiolkovsky (à gauche) et sur le concepteur en chef des fusées de l'URSS, Sergueï Korolev (à droite) (Ndlr). Photo : IPS/GETTY IMAGES.
L.F. : Vous évoquez aussi dans votre livre la Russie de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine. Concernant ce dernier, comment considérez-vous sa politique d'un point de vue général ?
P.H. : En politique internationale, la politique de Vladimir Poutine a été évolutive. Dès son arrivée au pouvoir en 2000, il a cherché à nouer des liens avec l'Occident. Il était prêt à une collaboration étroite avec l'OTAN en particulier. Mais il avait posé ses conditions. Il s'agissait d'un partenariat Russie/OTAN d'égal à égal. Cependant, l'oligarchie occidentale, sous-entendu le monde anglo-saxon, ne l'envisageait pas ainsi. Pour Washington comme pour Londres, il s'agissait tout simplement de soumettre la Russie. La faction oligarchique russe défendant ses intérêts propres ne pouvait l'admettre. Pouline, en tant que représentant de cette faction, fit entendre sèchement sa différence en février 2007 lors de la réunion de la Conférence de Munich sur la sécurité :
Le format de la conférence me permet d'éviter les formules de politesse superflues et de recourir aux clichés diplomatiques aussi agréables à entendre que vides de sens. Le format de la conférence me permet de dire ce que je pense des problèmes de la sécurité internationale (…). Qu'est-ce qu'un monde unipolaire ? Malgré les tentatives d'embellir ce terme, il ne signifie, en pratique, qu'une seule chose : c'est un seul centre de pouvoir., un seul centre de force et un seul centre de décision. C’est le monde d’un unique maître, d’un unique souverain. En fin de compte, cela est fatal à tous ceux qui se trouvent au sein de ce système aussi bien qu’au souverain lui-même, qui se détruira de l’intérieur. »
Depuis cette fameuse déclaration, les tensions entre ces deux mondes sont allées crescendo. Le coup d'État à Kiev en 2014 au profit des Occidentaux, suivi de l'annexion de la Crimée à la Russie la même année puis l'intervention militaire russe, le 24 février 2022, en Ukraine ; tout ceci résulte d'un affrontement entre des intérêts certes matériels (économie, énergie, zones d'influences, etc.), mais aussi, comme nous l'avons indiqué plus haut, d'une opposition concernant l'orientation messianique et sa vitesse d'imposition entre factions juives libérales/libertaires et « traditionnelles », plus spirituelles si l'on peut dire. Il ne faut surtout pas croire que Poutine est le sauveur. Alors qu'il se proclame chrétien, il n'a pas hésité à inaugurer à Moscou la statue de Fidel Castro en 2022, dictateur et communiste pur jus. Verrait-on un catholique de Tradition prêt à participer à l'inauguration d'une statue de Danton ou de Robespierre ? La réponse est non évidemment. Vladimir Poutine fait partie d'une faction oligarchique mondialiste acquise à une version conservatrice baignée d'influences kabbalistiques et gnostiques débarrassées du principe de l'Incarnation. Que le lecteur de Lectures Françaises retienne ce point clef. C'est fondamentalement antichrétien même si des valeurs dites classiques, sont promues en Russie.
L'affaire ukrainienne, depuis février 2022, n’est que la mise en lumière de ces rivalités entre factions juives dites « classiques » (les loubavitch) en Russie et libérales/libertaires en Ukraine avec le soutien de 1’occident comme cela avait été déjà annoncé par
Times of Israël en avril 2014 avec comme titre :
« Les juifs de Russie et d'Ukraine sont en guerre »[3]. Son président, Volodymyr Zelensky, s'est plu à rappeler, quelques semaines après le début de la guerre, que son objectif était de faire de l'Ukraine :
« un grand Israël ». À cela, il faut ajouter que l'arrière-fond de ce conflit repose sur une volonté de favoriser la dédollarisation du monde pour casser l'hégémonie américaine au profit de la monnaie chinoise, le yuan, comme l'a expressément formulé Vladimir Poutine. Tout ceci se fait sur fond de numérisation généralisée des monnaies mondiales (euro, dollar, roupie, livre sterling, etc.). Les choses s'accélèrent puisque le FMI a dévoilé le 10 avril 2023 l'existence d'une unité monétaire universelle ou
Unicoin sous l'égide de
« l'Autorité monétaire de la monnaie numérique » ou
Digital Currency Monetary Authority (DCMA) élaborée par son promoteur, Darrell Hubbard. La présentation de ce modèle a été faite par le Chinois Bo Li, ancien gouverneur adjoint de la Banque Populaire de Chine et actuel directeur général adjoint du FMI.

L.F. : La Russie suit donc le même schéma que le monde occidental ?
P.H. : Poutine développe tous azimuts le principe d'un rouble numérique qui permettra de contrôler et de surveiller la vie privée des Russes (achats, déplacements, etc.). Tout cela doit aboutir à la naissance d'un « rouble eurasien » s'épanouissant dans le cadre d'une « Union eurasienne supranationale » selon les propres mots de ce dernier. J'ai publié dans mon livre le document d'origine rédigé par Vladimir Poutine lui-même sans oublier d'autres documents allant dans le sens du mondialisme russe promu, lui aussi, par l'occultiste Alexandre Douguine n'hésitant pas à participer à des cérémonies de croix tournantes tout en récitant des textes sataniques rédigés par le mage Aleister Crowley (photos à l'appui dans mon livre). Le même Vladimir Poutine a lancé aussi le principe une carte d’identité numérique qui doit prendre forme en liaison avec les services de renseignement (le FSB). Alors qu'il prétend défendre la vision d'un monde multipolaire face à un occident voulant imposer sa marque unipolaire, nous assistons l'émergence d'un cadre planétaire régi par un système de contrôle et d’asservissement de l'humanité via la numérisation de tous les secteurs de l’humanité. Quand la Sainte Vierge demandait en 1917 à Fatima la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé, ce n'était une vaine formule. En fait, cette consécration est l’équivalent d’un exorcisme pour effacer la marque satanique de la révolution bolchevique. Les demandes mariales reposant sur des prescriptions bien précises n’ont toujours pas été respectées. En raison de cette désobéissance de la part de Rome, la Russie est appelée à devenir tôt ou tard le fléau de Dieu.
[1] Éditions Culture & Racines, juin 2023, 440 pages, 29€.
[2] Alexandre Douguine, Policita Heretica, l’Âge d’Homme, n°6, 1992, p. 81.
[3] cf. Pierre Hillard, « Des origines du mondialisme à la grande réinitialisation », annexe 37, réédition chez Culture & Racines, 2022.